Un Druide.

Médecine générale en terres bretonnes.

Agent double.

L’internat de médecine générale dure trois ans, découpés en six semestres. Et pendant ces trois ans on ne passe que six mois (voire un an) en stage auprès d’un médecin généraliste maître de stage (en deuxième année dans ma Faculté). On peut débattre sur la durée ( internat en quatre ans envisagé) et sur le temps passé en médecine générale (au mieux un tiers de notre formation) mais ce n’est pas le sujet du jour.

Mais alors où passez vous les quatre à cinq semestres restants me demanderez vous? (allez, posez moi la question!) … Et bien à l’hôpital bien sûr! Nous faisons tourner sommes formés dans les services de pédiatrie, urgences, médecine, cardiologie… enfin dans tous les services (ou presque) des CHU et autres hôpitaux périphériques du territoire « couvert » par notre faculté.

Cette petite introduction permet de planter le décor et mieux comprendre la suite de mon propos.

Pendant la première année d’internat nous sommes donc dans les services hospitaliers (médecine, urgences, pédiatrie le plus souvent) et apprenons la médecine hospitalière. Au-delà du biais de recrutement évident de la population prise en charge (cf le fameux carré de White cher aux généralistes enseignants) cette situation a pour effet pervers de faire de nous des « enfants de l’Hôpital », avides de gestes techniques compliqués, d’examens complémentaires toujours plus nombreux… Nous sommes formatés pour être de bons petits soldats, sensibles à la hiérarchie, aux luttes internes dans certains services et entre services, à l’écoute des visiteurs médicaux. Et bien qu’internes de médecine générale (IMG) il peut arriver qu’étant bien enrôlés on se mette à ressentir une forte appartenance au service auquel on appartient, voire à la spécialité présente dans le-dit service.

Et comme beaucoup d’internes passés par là on se surprend à être corporatiste parfois même désobligeant envers les autres services, ou envers les médecins généralistes des patients que l’on reçoit. Cela est surtout vrai aux Urgences où le sport national est de commencer la prise en charge d’un patient par « N’importe quoi le médecin traitant, regarde son courrier pourri! » (de nombreuses variantes existent).

J’ai été un de ceux là, qui après trois mois d’internat se permettent des mots pas du tout confraternels envers ses pairs. J’ai vu le dédain que pouvaient ressentir certains « patrons » envers les médecins généralistes, eux-mêmes oubliant notre statut d’IMG en nous vomissant des propos dégueulasses sur « l’Omnipraticien ».

Puis on passe de l’autre côté. Le stage au cabinet de médecins généralistes maîtres de stage, « stage prat' » pour les intimes. On devient le médecin généraliste, le médecin traitant, de famille. On se dit que les bisbilles sont terminées, que les relations vont être meilleures. Sincèrement cela est vrai, mais on remarque vite qu’il n’est pas rare d’entendre de la part de médecins généralistes des remarques peu élogieuses sur les hospitaliers. Après la CPAM l’une des principales causes d’énervement est l’Hôpital.

Que penser à ce moment là. On se sent comme un agent double, un traitre. « L’Hôpital », il y a peu, c’était nous. « Les généralistes », depuis peu, c’est nous. On apprend ce qu’est le métier de généraliste, son fonctionnement, ses moyens, la différence d’approche des patients. La médecine de terrain se montre à nous, faite de connaissances nombreuses bien sûr, mais aussi de compromis entre ce qui devrait être fait, ce qui pourrait être fait et ce que le patient fera finalement (« Comment ça elle veut pas la prise de sang?! » « Mais ça fait un an que vous deviez voir l’ophtalmo! » « Quoi? Vous avez arrêté votre insuline pour maigrir? »…)

Evidemment je caricature, il n’y a pas la médecine hyper pointue déshumanisée d’un côté et la médecine de débrouille humaniste de l’autre (pour être concis je fais des raccourcis et donc c’est un peu caricatural, j’avoue, désolé!)

Le pire pour moi a été mon semestre aux urgences. Après mon stage prat’. Ou comment être à la fois généraliste de formation et interne en stage aux urgences. Comment se mettre à la place du MG qui adresse son patient et à la place de l’urgentiste qui le reçoit. Bon, mettons tout de suite de côté les urgences vitales où là il n’y a pas de polémiques possibles.

Les situations les plus conflictuelles sont celles où les patients arrivent aux Urgences avec un courrier hiéroglyphique sans aucun élément type « Cher confrère merci de voir Mme X qui souffre. Bien confraternellement » ou à l’inverse des patients qui partent sans éléments d’informations (ou peu) ou alors avec X examens à réaliser en externe (à prévoir bien sûr par le généraliste qui n’a plus qu’à se débrouiller- le bilan d’AIT à faire en ville en est un bon exemple-).

Bref bien souvent un problème de communication. Car des généralistes ou des spécialistes nuls, il y en a. Mais souvent les querelles viennent d’un manque d’information et de communication entre les différents médecins. Et c’est vraiment rageant d’avoir l’air d’être pris pour un imbécile par un confrère, que l’on soit celui qui adresse ou celui qui reçoit le patient.

Voici donc deux petits courriers, que je n’ai bien sûr jamais envoyés a personne, dans lesquels je vais pouvoir coucher les mots qui me viennent à chaque fois que se présentent ces situations.

« Cher confrère,

J’ai vu ce jour aux urgences Mme X, 82 ans, que vous avez adressé pour confusion depuis trois semaines.

Il est bien regrettable que vous n’ayez pas pris quelques minutes pour m’indiquer ses antécédents, son traitement

et son mode de vie dans votre courrier, surtout que je n’ai pu vous contacter étant donné qu’on est samedi

et qu’il était 20 heures au moment de la prendre en charge. En fouillant sa valise on a pu trouver quelques boites

de médicaments nous indiquant quelques pathologies en cours. Mme X n’ayant pas de proches je ne sais pas comment elle est

d’habitude, elle a donc eu le droit à une TDM cérébrale et à un bilan sanguin qui montrent qu’elle a 82 ans. Je lui

prescris du paracétamol en raison de lombalgies et de fessalgies consécutives à une station prolongée en

décubitus dorsal sur un brancard inconfortable pendant des heures. Elle est charmante, un peu perdue, et ne peut nous informer

sur son logement donc je l’hospitalise un jour ou deux pour ne pas la renvoyer dans l’inconnu.

Bien confraternellement, Un Druide interne aux urgences »

« Cher confrère,

Je revois en consultation M. X, 52 ans, que je vous avais adressé il y a quelques semaines après la découverte

d’anomalies biologiques sur un bilan réalisé pour asthénie. Je vous avais alors téléphoné le jour même pour avoir un

rendez-vous rapidement et avais rédigé un courrier détaillé des antécédents, traitements, symptômes. J’avais joint

également l’ensemble des résultats de biologie , en particulier la numération sanguine (les globules) qui disait

attention maladie du sang pas gentille, demande à ton copain l’hémato.

J’ai face à moi le patient, qui me raconte son hospitalisation, le trou qu’on lui a fait dans le sternum

pour lui prendre de la moelle épinière (« osseuse, de la moelle osseuse monsieur! »), les perfusions, les consultations après

l’hospitalisation. Je voudrais vous dire mon étonnement de n’avoir rien reçu de votre part, ni compte rendu,

ni suivi, ni informations à donner au patient. Je tente ce jour de vous joindre devant mon patient

mais personne n’est disponible pour me répondre et les courriers ne sont pas disponibles. Veuillez excuser

les imprécisions de mon courrier mais je répète les mots du patient donc je ne peux utiliser des

termes médicaux. J’espère donc recevoir au plus vite de quoi informer, rassurer, expliquer,

faire le suivi approprié et ainsi ne pas passer pour une buse qui n’est au courant de rien concernant

la pathologie grave de son patient. J’aimerais juste faire mon métier, pour le bien du patient.

Bien confraternellement, Un Druide médecin généraliste en formation »

Je tiens à préciser que ces deux courriers fictifs m’ont été inspirés d’histoires vécues, la première aux Urgences, la seconde en stage prat’ en deuxième année.

L’objet de ce billet est bien de rappeler que la communication entre professionnels est essentielle pour des relations de qualité et  une prise en charge optimale du patient. Qu’en tant qu’IMG on est soumis à cette dualité dans la formation. Je n’ai aucune volonté de jeter l’opprobre sur telle ou telle discipline ou exercice, j’espère que mon texte ne sera pas ressenti ainsi (si tel est le cas j’attends les commentaires…)

Sur ce, assez de communication pour aujourd’hui. Bonne lecture!

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10 réflexions sur “Agent double.

  1. Bonsoir,
    Eh bien, je trouve que ça s’améliore un peu depuis, justement, que des IMG font les stage chez le généraliste. Il arrive que l’on m’appelle (une ou deux fois PAR AN) pour me demander des renseignements sur un patient.
    Vu que je suis un fanatique du dossier médical, je suis le genre à envoyer un courrier de deux pages avec tous les antécédents, etc. Mais quand je vois les courriers de mon ex-associé, je pleure (il a le même logiciel et les mêmes dossiers).
    Je crois que la nouvelle génération qui fait un stage chez le Med Gé comme externe (chez nous, ils y passent tous) va changer la vision de la médecine générale. Mais ya du boulot. Et ce n’est pas que de la faute des hospitaliers.

  2. promets moi un jour d’envoyer une lettre comme ça 😉 bref j’ai beaucoup aimé et tu n’as pas exagéré

  3. Eh oui, c’est le paradoxe des urgences. Des urgences où l’on met le courrier du MG à la poubelle sans l’avoir lu, des urgences où l’on lit des courriers indignes de MG qui se débarrassent de leur patient, des urgences où l’interne de premiers semestre se prend pour un PU PH et méprise et le patient et le médecin traitant…
    C’est notre société qui va mal.
    Merci pour ce billet.

  4. Bien vu ton billet. Il me rappelle une thèse réalisée par un IMG. Elle proposait un travail réunissant MG et médecins urgentistes qui travaillaient ensemble sur l’élaboration de courriers optimisés afin d’améliorer la coordination de la prise en charge du patient entre cabinet de ville/service d’urgences. Prendre le temps de rédiger un message clair, facilitant la prise en charge du patient de part et d’autre prend autant de temps que la critique de l’autre intervenant. Mieux vaut ne pas oublier que nous prenons en charge la même personne. Nous lui rendrons service en collaborant intelligemment plutôt que de perdre du temps en querelles futiles. Respectons-nous mutuellement et améliorons notre partenariat pour mieux prendre en charge notre patient commun.
    Merci pour ce post.

  5. Incroyable comme nos expériences peuvent être analogues. J’ai vécu les deux côtés de la planète soignante comme toi, et ressenti les mêmes rages et les mêmes ambivalences.
    Si tu me donnes ton adresse postale je t’envoie un livre commis il y a une douzaine d’années dont le dernier chapitre te sera très familier.
    Cordialement,
    Jak

  6. Oui j’ai eu exactement les mêmes impressions d’incompréhension des deux côtés et de manque de communication…
    Et également les mêmes travers entre urgences et services hospitaliers ! Je passais presque mon temps à défendre « les autres »
    « Il y a une entrée des urgences, mais on la fait pas monter avant 15h » > Il était 9h30, j’ai gueulé, que cette patiente plus toute jeune devait être sur un brancard depuis le milieu de la nuit, et qu’il était hors de question qu’on la laisse se faire des escarres au milieu d’un couloir juste « parce que c’est pas l’heure des entrées » !

    Et au final, les choses vont tellement mieux quand on prend son téléphone pour appeler le médecin traitant; ou quand on appelle le service pour prévenir de l’hospitalisation d’un patient…

    Je pense aussi que nos stages ici et là facilitent quand même cette communication, parce qu’on connaît les deux côtés de la barrière…

    • Le , Un Druide a dit:

      Ta dernière phrase est importante et je ne l’ai pas assez explicité dans le billet. On a la chance de bourlinguer un peu partout pendant au moins 2 ans dans les CH et CHU ce qui nous permet de bien en comprendre le fonctionnement, et aux hospitaliers d’être à notre contact. On s’apprivoise!

  7. Bon ben puisque j’attends fébrilement ton nouveau billet, je me balade sur ton blog …
    Sans vouloir prendre la défense à tous prix des urgences, pour ce qui est du 2e courrier fictif, si je comprends bien le patient a été hospitalisé. Tu étais donc sensé recevoir un courrier du service dans lequel il a été pris en charge, et non du SAU.
    Si il a été gardé à l’UHCD, dans ce cas là oui, il devait en sortir avec un courrier.
    Pour ce qui est des patients qui passent aux urgences, l’informatisation est en train de permettre ce que le papier carbone n’avait pas réussi à répandre partout : la copie de l’observation médicale, contenant les principaux résultats des examens complémentaires également, le résumé des traitements et consignes de sortie, etc… Que le patient est sensé avoir avec soi lorsqu’il retourne voir son médecin traitant.
    Finalement je m’aperçois que j’ai fait écho tout à l’heure à ce que tu dis ici :
    – la communication « au sujet d’un patient »
    – la communication tout court ….
    Y’a encore du boulot, notamment parce que les gens ne veulent pas se parler, pour une certaine proportion d’entre eux, considérant, comme tu le dis, que les autres (spés) sont des cons, et faisant fi du fait qu’il n’est pas question de devenir les meilleurs amis du monde avec n’importe lequel de nos confrères, mais juste de travailler en bonne intelligence parce que c’est ce qui est profitable au patient.
    Le bénéfice du patient, le seul but.
    (pas l’ego).
    Bises !

  8. Le , Un Druide a dit:

    Ma chère Adré, je n’ai pas encore commenté ton dernier billet mais je vais brièvement répondre à celui-ci. Mon deuxième courrier parle bien sûr du service d’hématologie et non des Urgences!! J’utilise les urgences comme décor principal car en raison du grand nombre de passage la relation MG/hospitalier y est particulièrement mise à mal. Pas de confusion pour moi, j’espère pour toi non plus 🙂
    Pour l’informatisation c’est vrai que ça va permettre au patient de sortir avec une trace écrite, mais il faudra que les MG le fassent en retour et c’est pas toujours le cas (je jette des pierres dans tous les jardins!)
    Merci pour ton commentaire
    Bisous!!

  9. Tu as été comme qui dirait : « le cul entre deux chaises ». Cela dit, tu as l’air d’avoir plutôt rapidement pris de la hauteur sur cet état de fait, visiblement inhérent au système plus qu’aux personnes (où en tout cas, pas la fautes de celles qui montrent de la bonne volonté). C’est amusant de voir l’envers du décor. On ne s’imagine pas forcément tout ça quand on est nous, de l’autre côté du stéthoscope.

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