Un Druide.

Médecine générale en terres bretonnes.

Ding Dong!

Ma dernière garde d’interne aux Urgences, octobre dernier.

Un vendredi soir, dans un hôpital périphérique breton.

J’aime ce service d’Urgences que je connais depuis trois ans car on y traite pendant une même garde la médecine, la chirurgie, la pédiatrie, la psychiatrie et il dispose d’un déchocage et d’un SMUR (les hôpitaux les plus gros scindent les urgences « urgences médicales » « urgences pédiatriques »…).

1h du matin, l’heure raisonnable pour commencer à ressentir la fatigue et la faim, la sénior de garde nous signale à mon collègue interne et à moi qu’elle va réchauffer un succulent repas préparé rien que pour nous (oui, c’est un amour de chef).

Les patients dans les box sont tous vus, les uns attendent de monter dans un service, les autres viennent d’avoir leur prise de sang ce qui nous laisse 45 à 60 minutes devant nous. Sauf si…

Ding Dong! Oui oui, une belle sonnette à l’entrée des urgences, car la nuit il n’y a pas d’infirmière d’accueil et d’orientation.  Cette  sonnette que tu apprends à détester car elle t’annonce un nouveau patient. Tu la détestes surtout car elle te donne cette légère tachycardie, désagréable, et cette gène péri-ombilicale, que tu sais être l’appréhension, l’anxiété de te demander « Merde qu’est-ce que ça va être? Grave ou pas? »

La double porte s’ouvre. L’infirmière revient accompagnée d’une femme avec un enfant dans les bras, a vue de nez 18 mois, endormi. Mon co-interne et moi nous regardons. Ce regard, en silence, suppliant l’autre de se dévouer. Et l’infirmière: « Tiens MédGé, de la pédia c’est pour toi! »… Oui bon, ça fait plaisir qu’elle me dise ça, mais là euh bof. J’ai faim!

Histoire de gagner du temps je pars dans le box directement avec la mère et son fils, prends le dossier et la fais s’assoir en jetant un oeil sur le petit Enzo qui dort. Je lui demande de me raconter ce qui l’amène en feuilletant le carnet de santé qu’elle me tend, grossesse sans particularité, pas d’antécédent notable, vaccins à jour. Et en l’espace de 5 minutes j’ai eu le droit à un condensé de plusieurs des réflexions qui m’agacent, même si cette femme est charmante et le dit sans penser à mal.

« Alors il y à une semaine Enzo a commencé a avoir de la fièvre, 38°5-39°. J’ai appelé le pédiatre qui ne pouvait le voir avant le lundi et… »« Euh… vous avez appelé votre médecin traitant? »« Bah non, pour Enzo je ne vois que le pédiatre, je préfère! Alors le weeek-end la fièvre ne baissait pas malgré le paracétamol. Le lundi on a vu le pédiatre mais c’était un remplaçant! il ne lui a donné que du paracétamol et de l’ibuprofène! » J’avais déjà lu dans le carnet de santé l’observation du-dit pédiatre « hyperthermie, rhinorée claire, auscultation normale, tympans RAS. Bon tonus, sthénique. Traitement symptomatique. Consignes » Je défends mon confrère en lui disant que son attitude est logique et raisonnée mais elle n’est pas convaincue. « Oui et bien le lendemain il s’est mis à ne presque plus manger et boire et à beaucoup dormir. La fièvre ne baisse pas et il est gêné pour respirer! Et la je viens car il a une conjonctivite, c’est pour ça que je viens il a les yeux tout collés! »

Ouh là ouh là. Faisons le point: Le MG qui ne peut s’occuper de son enfant, la plainte voilée de la non prescription d’antibiotiques, le remplaçant mal considéré. Et maintenant elle vient pour une conjonctivite! Un vendredi soir!

La fatigue, la faim, l’agacement causé par son discours, le motif « il a les yeux collés » éteignent en moi les alarmes pourtant allumées. En demandant à la maman de le déshabiller pour prendre les constantes et l’examiner les éléments noyés au milieu de la phrase reviennent à mon esprit et la synthèse se fait « Donc il a de la fièvre depuis une semaine et ça fait 72 heures qu’il ne mange ou boit presque plus? » – « Bah oui, aujourd’hui il a dormi presque tout le temps. Mais il a les yeux collés! » Chiotte. Mode C’est-Une-Rhino-Prenez-Du-Doliprane désactivé.

J’appelle ma copine infirmière qui est près du box et lui demande de prendre les constantes rapido pendant que je commence à l’examiner. Peu sthénique, polypnéique, tirage inter-costal, balancement thoraco abdominal, bruits du coeur rapides… « Pouls 150, Température 39°, TA: 10/6, Saturation 76% » . « Quoi? Mets une autre électrode! »  « 75%! » « Bon, scope, prépare de l’oxygène, on le perfuse, bilan sanguin… et j’appelle la sénior! » Pendant qu’elle arrive j’ai le temps de finir mon examen: crépitants bilatéraux, otite moyenne aiguë droite.

La sénior arrive, on part à la radio, pneumopathie bilatérale, elle fait antibiothérapie, aérosols, l’oxygène est en place, les constantes sont surveillés de près, le pédiatre d’astreinte est appelé et arrive dans la foulée, la maman est informée. Après poursuite de l’oxygénothérapie et des aérosols le pédiatre décide un transfert au CHU aux Soins intensifs car la saturation reste péniblement autour de 90%. Le SMUR pédiatrique arrive, bonjour, transmissions, bon retour, merci, au revoir. Il est 4 heures.

Je n’aime pas l’urgence. Pas les urgences hein, l’urgence. Le cas grave, la situation qui peut dégénérer en peu de temps, les déchocages qui moi m’effraient mais qui excitent l’amie @Docadrénaline (qui l’écrit si bien dans son blog). Je trouve ça intéressant sur le papier, je sais la théorie, mais je ne suis pas à l’aise, encore moins quand le sénior n’est pas juste à côté de moi.

J’aurais donc eu sur ma dernière garde une maman qui vient pour une banale conjonctivite chez son gamin avec un discours agaçant, et un transfert en réa d’une détresse respiratoire sur pneumopathie bilatérale hypoxémiante. Pour le même patient. Mon cher Enzo, je te félicite de m’avoir doublement agacé ce soir là. Et après avoir appelé la réa le surlendemain, je te félicite sutout de t’en être bien remis!!

NB: rhinorée= nez qui coule ; sthénique= en forme ; polypnéique, tirage, balancement=signes qu’il ne respire pas bien, respire vite, avec le ventre, la peau se creuse entre les côtes ; saturation = taux d’oxygène dans le sang norme 100% ; scope = surveillance continue du pouls, du coeur… ; pneumopathie = infection pulmonaire ; déchocage= patient bien mal en point et lieu où on s’en occupe.

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13 réflexions sur “Ding Dong!

  1. Le , Laug62 a dit:

    Ah oui c’est une fin en fanfare. La morale en est: ne jamais baisser la garde même si ça parait simple. Chapeau quand même tu t’en ais bien tiré

  2. Un jour j’ai amené Amèlie aux urgences pour une réaction allergique et nous sommes reparties avec une arythmie cardiaque. Parfois, les parents sont cons. Parfois, c’est bien qu’ils soient cons!

  3. L’avantage d’un bagage d’urgentiste. Etre détesté des parents et familles ou témoins parce qu’on n’écoute même pas leur blabla au sujet de la conjonctivite, parce qu’en 1er, on évalue : Grave ou PasGrave ? Et ensuite on écoute le blabla reformulé avec agacement (rhhhhh je viens de vous le dire docteur !!!) et on réfléchit.
    1 Somnolent 2 Polypnéique qui tire, probablement cyanosé vu la sat 3 Tachycarde. 4 Le reste.
    Bon mais là je fais la maligne et je prêche pour ma paroisse, ce qui est complètement con en fait.
    Il est chouette, ce billet.
    Et t’imagine même pas à quel point je suis touchée / flattée / rouge-écarlate que tu me fasse tant d’honneur.
    Merci ! Non seulement t’es un amour, mais j’adore ta prose !

  4. Le , Giulia a dit:

    Disons que cette maman a eu un sixième sens. Ce sixième sens a agacé le médecin mais a sauvé la vie du gosse.

    Bien joué pour la mère, même si elle t’a bien agacé.

  5. Le , Carojal a dit:

    Ouais, c’est toute la difficulté de la pédiatre l’hiver : démêler le bon grain de l’ivraie… Il est un peu dommage que la maman retiendra sur si on l’avait mis sous antibios des le début, ça serait pas arrivé..

    • Le , Un Druide a dit:

      Ah le coup classique de l’appendoc perdue entre deux gastros, ou l’insuffisance cardiaque avec hepatosplenomégalie perdue entre deux bronchiolite. La hantise. Et pour les antibios elle nous l’a bien dit après… Merci du commentaire.

  6. Le , docteurgece a dit:

    Ah la la mais TELLEMENT ! D’ABORD écouter les mamans. Ensuite, râler sur twitter si finalement c’était pas grave. Parce qu’une fois sur cent, ben… ça finit avec ton déchoc de cette nuit-là. Bravo à toi d’avoir sur revenir sur cette alarme qui s’était discrètement allumée.
    Et sinon… Tu m’as donné envie de raconter l’histoire de Lia, 17 jours… 😉

  7. Pingback: Comme d’habitude. | Docteur Gécé

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