Un Druide.

Médecine générale en terres bretonnes.

Pas ce soir…

« C’est pas vrai, c’est encore Paul qui vient sans rendez-vous! Mais merde à la fin! »

C’est avec ses mots que mon maître de stage (prat’) ferme la porte qui sépare le cabinet où nous nous trouvons de la salle d’attente qui grouille de monde, période de rhumes grippes et gastros en tout genre oblige. Les consultations sont uniquement sur rendez-vous, mais une « urgence » en début d’après-midi nous a sacrément retardés et la salle d’attente s’est remplie, sans « lapin » salvateur pour nous aider un peu.

Ce prat’, je pense que c’est moi en plus vieux. Drôle, têtu, râleur mais très gentil (ça va, on peut se donner quelques qualités!). Et vraiment très humain avec ses patients mais aussi les jeunes Padawans qu’il reçoit en stage chez lui. On se ressemble au point que certains patients lui demandent en plaisantant « Ah, votre fils reprend le cabinet? »

En fermant la porte, donc, il m’explique que ce patient est un de ses plus vieux patients, qu’il suit depuis 30 ans, et qui n’a jamais intégré le passage au « tout rendez-vous » depuis maintenant 10 ans. Il l’apprécie, ont des loisirs en commun à propos desquels ils échangent volontiers au cours des consultations. Et sa façon d’arriver constamment sans être attendu est parfois source de plaisanterie. Il a l’habitude de s’arrêter au cabinet à chaque retour de « la ville », en particulier quand il revient de voir un spécialiste (cardiologue pour suivi d’une vieille hypertension artérielle, pneumologue pour une bronchite chronique stable); comme dit l’expression « il a vu de la lumière il est entré! »

Mais pas ce soir. Il est tard. Et à chaque ouverture de porte, la classique levée d’yeux qui se dirigent vers nous, emplis d’un mélange de lassitude et de reproche, devient de plus en plus pesante. Chacun sait son ordre de passage à venir, car chacun s’est bien renseigné sur l’heure de rendez-vous prévu pour tous les patients de la salle d’attente.

Mon prat’ me dit alors que là, vraiment, ça devient insupportable et qu’il est vraiment temps de lui dire. Il ouvre la porte, se dirige vers le pauvre Paul qui l ‘accueille d’un discret sourire.

« Mais Paul, ça fait combien de fois que je te dis de prendre rendez-vous? Tu as vu le monde qu’il y a dans la salle d’attente? Tu as vu l’heure? Mais c’est pas possible merde! »

« J’ai un cancer putain! »… dans la salle d’attente. A l’écart des autres patients certes, mais les mots sont si forts que tout le monde perçoit les mots ainsi lâchés.

Silence. Regards. J’ai chaud. J’ai froid. Mon coeur s’accélère très légèrement et je sens mes joues se teinter de rouge. Malaise général, on fait entrer le patient.

Il nous explique. Il rentre juste de LaVille, il a bénéficié d’une fibroscopie bronchique qui a retrouvé une lésion plus que suspecte, le pneumolgue l’a préparé au diagnostic de néo et malgré l’absence de résultats de biopsies pour le moment il semble que le doute soit mince. Tabagisme actif de longue date, perte de poids discrète…

Mon prat’ se rappelle alors le rendez-vous de pneumo suivi d’une convocation pour la fibroscopie mais il ne s’était pas attendu à ça. Surtout pas à ça. Pourquoi ce soir. Pourquoi?

La consultation se déroule tant bien que mal, nous n’avons pas grand chose à lui dire si ce n’est « attendons les résultats pour être sûr »… Lui nous parle déjà de sa ferme, son associé, sa femme, ses enfants… (En l’écrivant je ressens les même frissons qui me parcouraient à ce moment là)

On termine la consultation, les deux hommes se serrent longuement la main, une tape sur l’épaule, une tape sur le dos. Mon prat’ lui présente ses excuses pour « l’accueil », Paul lui présente les siennes. Rendez-vous est pris pour la semaine suivante.

Pourquoi?

On referme la porte. Mon prat’, qui avait tenu son rôle de médecin durant toute la consultation, se décompose. Comment cela a-t-il pu arriver? Pourquoi ce soir? Pourquoi Paul? Et merde, Paul a un cancer, son patient de 30 ans, toujours en forme. Et lui, il l’a engueulé. Juste aujourd’hui.

On en discute. Il est abattu. Il vient en 30 minutes de passer de la fatigue à l’abattement, en passant par la colère, la tristesse et les remords. C’était pas le soir, pas le moment. Et pourquoi s’être emporté lui qui ne fait jamais ça?

Cette consultation reste comme le moment où j’ai été le plus mal a l’aise dans ma jeune carrière. J’y ai repensé souvent. Encore aujourd’hui, même si ça fait presque deux ans. Mon prat’ lui n’en a pas dormi pendant des jours. Il en a été très affecté. Ce qui est rassurant ma foi, s’en foutre aurait été anormal.

Je ne sais pas ce qu’est devenu Paul, mais je vais bientôt le savoir car je remplace mon ancien prat’ pendant 10 jours. Et malgré cet évènement malheureux dans mon stage, j’ai trouvé en ce médecin le praticien que je voudrais être plus tard. Il le sait, notre rapport a dépassé celui de maître à élève. J’ai énormément de respect pour lui. Et pour tout ce qu’il m’a appris et apporté, je profite de ce billet pour simplement lui dire merci. De tout coeur. Merci.

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16 réflexions sur “Pas ce soir…

  1. Oh ben mince. La loi de Murphy est universelle. Partout, tout le temps, en toute circonstance. Et pourtant on ne s’en méfie jamais assez.
    Compliqué de trouver le bon équilibre… Les patients lapineurs ça m’agace, j’ai tendance à les appeler pour leur faire remarquer qu’ils ne sont pas venus et que je les attendais, mais parfois ils ont les meilleures excuses du monde. « j’ai dû accompagner ma femme à la maternité, elle accouchait », ou « on a eu un accident de voiture » en passant par les décès dans l’entourage… Et forcément c’est quand je suis bien énervée contre eux qu’ils me sortent un truc comme ça et que je me sens toute merdouilleuse.
    Saleté de loi de Murphy.

    • Le , Un Druide a dit:

      Merci Farfa pour ton commentaire. Unissons nous pour en venir à bout de cette loi de Murphy! Malheureusement inévitable mais source de situations délicates…

  2. Je suis toute boulversée en sortant de ton article… des frissons, tout ça..
    C’est pour ça que j’aime les blogs des médecins : c’est du vrai, du vrai à l’état pur, qui trouble et nous fais réfléchir..
    merci..

  3. Ce sont des témoignages comme celui là qui montrent la réalité , la difficulté de notre pratique et qui justifient la revendication d’une « aisance de fonctionnement » que nos dirigeants n’arrivent pas à assimiler.
    V´là que je syndicalise …
    Bonne continuation pour ce blog que je découvre …
    Vous savez tous bien écrire les Mg tweetos-blogueurs

  4. Le , docteurgece a dit:

    Oh ben merdre alors… Tu as bien fait de te remettre à écrire, toi.
    On y est là, avec la salle d’attente en ébullition et l’inquiétude à chaque fois qu’on passe le seuil de la porte. Avec chaque nouveau patient dans le cabinet où l’on se dit « allez merde pas une dépression, que je puisse gratter 3 minutes sur la consultation et essayer de rattraper mon retard »…
    Après, quelle que soit la raison de la venue de Paul, l’accueil de ton prat était « justifié ». Parce que pour les 14 consult précédentes ça n’était finalement pas si pressé et qu’il aurait pu prendre RDV… Pas de bol, c’est tombé ce soir là. Mais cet accueil ne change rien au fait qu’il a été le médecin humain que tu décris. Il l’a reçu, l’a écouté, a essayé de le rassurer, surtout, il a gardé sa place de médecin et a attendu qu’il soit parti pour s’effondrer, parce que Paul n’avait pas besoin en plus d’avoir à gérer ça.
    Bref, il a fait comme un être humain fatigué mais humain aurait fait dans ces circonstances.
    Si ce prat est toi en plus vieux, alors je suis fière du médecin que tu es en train de devenir.
    (Et PURÉE tu viens de me donner une nouvelle idée de post !!! Va falloir arrêter là Monsieur !!!)
    PS : donne nous des nouvelles de Paul 😉

    • Le , Un Druide a dit:

      Ma chère Gécé, c’est un doux plaisir de te lire (en + de 140 caractères!). C’est très joli ce que tu écris, j’en suis flatté. Et à toi de m’écrire ces deux textes que je t’ai inspiré, avec minimum une petite dédicace!!! 😉

  5. Le , @laug62 a dit:

    Très vigilant sur les rendez vous ce genre de situation m’est arrivée aussi on sait que l’on a raison mais on se sent minable . À l’époque j’ai regretté de ne pas étudier cette intolérance au retard avec un groupe Balint . Twitter et les blogs, c’est autre chose mais ça peut aider aussi.

    • Le , Un Druide a dit:

      Vive Twitter et les blogs! Plus sérieusement de plus en plus il existe des groupes de pairs ou des groupes Balint… qui permettent de partager ce genre d’expérience et d’en grandir. Une fois installé je compte bien m’y intéresser. Merci.

  6. J’adore ce genre de blog… disons… brut de décoffrage !
    ça prend aux tripes et on sent bien que c’est pas du pipeau.

    • Le , Un Druide a dit:

      Merci, effectivement ce n’est pas du pipeau, à la nuance près qu’en raison de la nécessité d’anonymat des détails sont modifiés, d’autres non rapportés car trop reconnaissables. Cela ne change pas le sens mais protège le patient (exemple âge, prénom, temporalité, famille…)

  7. Je découvre juste ton blog. Et je suis ravie de cette découverte. C’est si bien écrit, que je suis dans la salle d’attente, puis dans la salle d’examen, je vis l’histoire et elle me touche.
    Merci pour ce partage si vrai, si humain, si simple.
    Je reviendrai!

  8. Je suis partagé à la lecture de ce texte. Je ne vois pas de raisons de culpabiliser ou de se morfondre (pour le médecin) à l’annonce du diagnostic. Aucun des protagonistes n’est responsable de la survenue de ce cancer. Evidemment qu’il faut avoir de l’empathie (et puis faire le boulot de prise en charge).
    Mais ça ne remet pas en cause un des problèmes : cet homme n’a jamais respecté le protocole de soins depuis 30 ans. Est ce qu’il ne méritait pas de se faire un peu engueuler (tout en restant poli quand même) ? Je pense que si. Là ça tombe mal, c’est sûr mais pour autant ce n’est pas le seul patient qui sera victime d’un cancer dans sa vie. Et tous n’abusent pas, et n’ont pas abusé pendant des années.
    Il reste une chose : est ce que ce patient se considère comme un ami du médecin et donc se permet des « passe-droits » et est ce que le médecin le considère aussi comme son ami qu’il fera passer en priorité ? Si ils sont d’accord, ça me va. Si le médecin ne le voit pas tout à fait comme ça, il s’agit d’un patient qui va (et qui a depuis des années) cannibalisé son médecin. C’est emmerdant.
    N’y avait il pas dans cette salle d’attente, d’autres patients qui vivaient un drame personnel et restaient pour autant dans le cadre de la relation de soin ?

  9. Le , Un Druide a dit:

    Tu n’as pas tort. Mais en fait c’est la somme de tout ça qui a causé son malaise. Geuler sur le patient est mérité, c’est le fait de le faire A CE MOMENT LA qui l’a fait culpabiliser. Le fait aussi qu’il connaisse ce patient de longue date, avec une distance peut etre pas toujours respectée d’où la relation que je ne connais pas encore du « vieux patient pas vraiment ami mais proche du fait des années de relation ». Et effectivement de nombreux autres patients respectent le cadre dans ses conditions.

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