Un Druide.

Médecine générale en terres bretonnes.

Retour aux sources.

Et alors, qu’est-ce que tu deviens?

Excitation mêlée de nostalgie il y a peu lorsque j’ai su que je venais remplacer mon médecin de famille pour le dépanner quelques jours. Le médecin de feue ma grand-mère, de mes parents au sens large. Installé dans la petite ville où j’ai passé mes quatre années de collège, non loin du village ou j’ai presque toujours vécu, dans le département voisin de celui que j’habite actuellement.

Je le savais, en venant remplacer dans ce cabinet, que j’allais recroiser des connaissances, des amis d’enfance… Et j’en étais assez content. Mais j’ai oublié un instant que je n’allais pas à un repas d’anciens du collège mais bien dans un cabinet de médecine générale. Que la vie n’avait aucune raison d’avoir épargné ceux qui 15 ans plus tôt jouissaient avec moi de l’insouciance de la jeunesse.

Et alors, qu’est-ce que tu deviens?

Je vois donc Marc, 2 ans de plus que moi, pour organiser une cure de sevrage alcoolique. Des ivresses festives de la fin du collège il a basculé dans la consommation chronique avec perte d’emploi depuis quelques semaines. J’apprends qu’il est en couple avec une amie de ma soeur, qu’ils ont un enfant de 6 mois et que la situation est devenue plus que délicate. Difficile consultation en trois temps, la première partie assez gaie de revoir un ancien camarade, la deuxième assez grave et professionnelle en essayant d’apporter la meilleure réponse possible, la troisième emplie d’émotion quand il me relate ses soucis quotidiens et quand on se remémore les souvenirs anciens et que je conclue la consultation d’une poignée de main sincèrement chaleureuse en lui donnant le rendez-vous pris en addictologie.

Je vois ensuite Sylvain, qui était dans ma classe, avec qui je m’entendais bien. Il faisait parti des « cools » du collège, ceux qui sortent entre copains, fument et ne font pas trop leurs devoirs. J’avais beau être une tête d’ampoule (comme dans « Malcolm ») je m’arrangeais bien avec tout le monde, un peu grâce à mon humour et ma « grande gueule », un peu car je ne cachais pas mes copies quand les élèves avec moins de facilités (et moins de travail, aussi) tentaient de copier sur moi pendant les contrôles. Il vient pour un lumbago en accident de travail après un effort de soulèvement, lui qui travaille dans le bâtiment depuis plus de 10 ans déjà. Les pépins physiques se succèdent, et sa santé ne va guerre mieux que la santé économique de son entreprise qui souffre de la crise et plonge l’ensemble des employés dans la morosité. Il finit par me dire en fin de consultation ce que je pensais depuis le début mais que je ne voulais l’entendre dire « En tout cas toi tu as bien réussi, la crise elle vous touche pas les docteurs »… Malaise, gêne. Je ne lui en veux pas, je pense sincèrement qu’il ne l’a pas dit méchamment mais j’ai été remué par sa remarque.

Je vois aussi Jean-Luc pour un renouvellement. Il me parle de ses troubles du sommeil et de son moral au plus bas à l’approche des 10 ans de la mort de son fils Yann. Yann, plus jeune que moi de 2 ans, avait trouvé la mort dans un tragique accident de scooter qui avait secoué tout le monde à l’époque, même si c’était quelques années après mon départ du collège. Tout le monde se connaît dans cette petite ville et ce genre d’évènement est un traumatisme pour tous, ados, parents, professeurs… Il me dit tenir grâce à son travail, aux amis de son fils qui viennent le voir de temps en temps, mais que sa femme et lui ne sont plus que des colocataires, lui ayant besoin d’en parler quotidiennement, elle ne supportant pas d’évoquer cette perte insupportable.

Je revois enfin Céline, un an de moins que moi, pour un motif banal. Elle a le même sourire vissé au visage qu’elle avait au collège, les mêmes yeux pétillants. Elle me raconte sa vie, ses deux enfants, le départ de son compagnon, la succession de petits boulots jusqu’à ce travail auprès de personnes âgées payé à coups de lance-pierres avec des horaires éclatés, parfois 7 jours d’affilée sans contre parties (j’ai pensé très fort à l’amie @babeth_auxi). Elle gère ses 2 enfants, son boulot et le quotidien précaire sans se plaindre, avec force et courage. Je suis impressionné et me sens encore plus privilégié de la situation qui est la mienne.

Ces rencontres, ajoutées aux courriers reçus pour m’annoncer la n-ième hospitalisation d’un membre de ma famille pour problèmes dûs à l’alcool ou aggravation d’une pathologie systémique, donnent un goût amer à ce remplacement que j’avais imaginé autrement. Mais je suis quand même content de l’avoir fait, d’abord pour aider mon médecin qui ne trouvait personne, ensuite pour avoir touché du doigt la « médecine de famille » car pour la première fois j’ai pris en charge des personnes que je connaissais de longue date, ce qui a apporté une dimension jusque là inconnue aux consultations.

Navigation dans un article

16 réflexions sur “Retour aux sources.

  1. Le , mounblue a dit:

    merci pour ce billet très touchant! pour ma part jamais remplacé dans mon village de naissance et je sais pas si je le ferai un jour du fait de la gène de revoir des gens dans ces conditions.

  2. J’ai fait un stage du même genre, retour dans ma campagnes/aux sources… J’étais justement en train d’écrire un post du même genre que le tiens et que je n’ai pas encore publié. J’ai les mêmes ressentis, les mêmes sensations étranges que toi : des destins qui se sont croisés et qui peuvent foncièrement s’éloigner avec les années. Je ne fais pas le même métier que toi, mais c’est étrange d’être de l’autre côté de la barrière. J’ai parfois arrêté d’anciens camarades de classe et pourtant, à l’époque ce n’étaient pas les plus rebelles. Tu as tellement bien expliqué tout cela que je pense que je ne vais pas poursuivre l’écriture de mon expérience.
    Merci pour ce partage, tu écris très bien.

  3. Je suis militaire, enfin je suis… attention aux tomates qui vont me tomber dessus après te l’avoir confessé publiquement… gendarme.
    Disons que tu as tellement bien (mieux) dit ce que je voulais exprimer que moi et mes mots maladroits on ne se sent pas très à l’aise tout à coup.
    Mais ok je vais faire cet effort de le terminer. Ce sera par ici, dans ma bulle : http://mademoisellepetitebulle.unblog.fr/

  4. Le , Docplume a dit:

    Joli post! J’ai fait le même genre de remplacement..qui m’a beaucoup plu jusqu’au jour ou j’ai appris au courrier le neo d’un de mes proches :-/ pas toujours facile a gerer!

  5. Oui je ressens régulièrement les mêmes choses quand je remplace à TrouVille, là où j’ai grandi… les jeunes avec qui j’étais au collège et qui sont toujours dans la région sont souvent ceux qui n’ont pas fait d’études et cette gêne d’être « celle qui a réussi » quand tu vois la camarade de classe qui est tombée enceinte à 16 ans, au chômage avec son mec sous Subutex… ça fait bizarre.

  6. Pingback: Terres conquises | Petite Bulle

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :