Un Druide.

Médecine générale en terres bretonnes.

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Peut mieux faire.

Une question revient régulièrement quand on parle des fameux déserts médicaux : pourquoi les jeunes médecins ne veulent-ils pas s’installer?

Les explications sont nombreuses, elles ont été maintes fois développées dans les médias ou sur les blogs de mes confrères médecins blogueurs, mais on se limite souvent aux causes extrinsèques, au caractère isolé de telle ou telle région, à l’isolement du soignant, aux réseaux de soin inexistants etc.

Mais je pense qu’il faut regarder bien en amont ce qui se passe dans le cursus du futur médecin généraliste pour tenter d’élaborer une ébauche d’analyse.

Commençons par l’externat. C’est à dire les 4ème, 5ème et 6ème années de médecine.

Durant 3 années l’étudiant en médecine est en stage le matin dans un service hospitalier et l’après-midi est partagé entre cours à la fac et apprentissage personnel des différentes spécialités. Toutes. Sauf une : la médecine générale.

Chaque pathologie est expliquée (plus ou moins bien) par un enseignant de la spécialité qui la prend généralement en charge. L’hypertension artérielle aux cardiologues, la polyarthrite rhumatoïde aux rhumatologues, le mélanome aux dermatologues… Pour beaucoup cela est naturel.

Le problème dans ce système est l’absence quasi totale de la médecine générale dans l’enseignement aux externes. La médecine générale, après tout, n’est pour beaucoup que la somme des connaissances d’autres spécialités. Il n’y a qu’à regarder dans certaines facs la volonté non dissimulée des doyens de bloquer tout développement des départements de médecine générale en empêchant la nomination de Professeurs de Médecine Générale ou de chefs de cliniques (statut de médecin qui en plus du soin fait de l’enseignement et de la recherche).

Cet état de fait a plusieurs conséquences : négation de la médecine générale en temps que spécialité à part entière, ignorance des étudiants sur ce qu’est la médecine générale, absence de cours spécifiques à l’exercice de la médecine générale… et au final désintérêt/réticence à choisir la médecine générale comme spécialité en fin d’internat.

Si malgré tous ces freins des externes choisissent quand même la médecine générale comme spécialité, tout ne s’arrange pas au moment de l’internat.

En effet, durant trois années, appelées l’internat, le futur médecin généraliste va apprendre la médecine. Générale? Non non, la médecine.

Là où les autres spécialités sont formées au coeur de ce que sera leur exercice futur (je mets un bémol pour les spécialistes qui s’installent en libéral qui sont formés uniquement à l’hôpital), l’interne de médecine générale papillonne de service en service, apprenant la pédiatrie des pédiatres, la pneumologie des pneumologues, la rhumatologie des rhumatologues…

Soyons clairs : je ne nie pas l’expertise des spécialistes hospitaliers, professeurs ou non, et leur légitimité à enseigner. Il semble naturel à chacun que la formation d’un futur cardiologue soit assurée en grande majorité par des cardiologues, idem pour un orthopédiste.

Et bien il existe une spécialité pour qui cette évidence n’est pas respectée, c’est la médecine générale.

L’internat de médecine générale tel qu’il se déroule définit implicitement la médecine générale comme une sorte de compilation de l’ensemble des spécialités d’organe. Les stages ont lieu pour la plupart dans des services hospitaliers où l’interne apprend à gérer des pathologies et programmer des suivis mais du point de vue du spécialiste exerçant la-dite spécialité! Ce qui est totalement différent du suivi de la même pathologie en médecine générale!

Prenons l’exemple de la pédiatrie. Un semestre dans un service hospitalier de pédiatrie est enrichissant, apprend à l’interne l’examen clinique, à reconnaître les signes de gravité , à prendre en charge divers pathologies. Mais tout cela est insuffisant pour un futur médecin généraliste! Connaître les protocoles d’insuline ou la prise en charge d’un enfant cancéreux c’est bien, mais combien de futurs petits patients cela concernera-t’il dans la carrière d’un généraliste? Alors que faire le suivi d’un enfant, conseiller sur l’alimentation, voir des éruptions par dizaines, des scolioses, des douleurs de toutes sortes… bref tout un tas de choses qui n’entrent pas à l’hôpital, tout cela n’est pas enseigné dans les services (ou peu).

On pourrait prendre toutes les spécialités et faire l’inventaire des pathologies vues à l’hôpital et celles non vues car prises en charge en ambulatoire, on se rendrait ainsi compte de l’ampleur des insuffisances de formation pour des pathologies fréquentes.

Voilà pourquoi il est essentiel qu’une partie plus grande de l’internat et de l’externat soit réalisée en cabinet de ville (médecine générale et autres spécialités pourquoi pas).

Par ailleurs, si on imagine une formation de médecine générale de qualité aux externes, puis des stages nombreux en ambulatoire aux internes, peut-être pourrions-nous rêver, soyons fous, d’avoir des cours qui répondent vraiment aux questions des internes de médecine générale et permettent aux futurs praticiens d’avoir le plus de clés en main pour prendre en charge les patients le mieux possible.

Je sais que cela dépend des facs et que l’enseignement diffère probablement d’une ville à l’autre, mais en faisant le tour des choses qui me mettent en difficulté au quotidien, j’aimerais qu’à terme ces points précis fassent l’objet de cours ou TD pour tous les internes :

– définir le degré d’urgence des pathologies courantes et savoir quel est le délai raisonnable pour adresser un patient à un confrère (nodules, lésions cutanées, douleurs abdominales ou thoraciques, dyspnée, etc)

– la dermato!!! (coucou @boutonnologue) Est-il normal qu’on nous fasse des cours entiers sur mélanome et pemphigoïde bulleuse mais qu’on soit pour beaucoup incapables de définir les lésions élémentaires de dermatoses du quotidien? Serait-il possible que dès le début de notre exercice on puisse être plus à l’aise, sans attendre d’avoir 20 ans d’expérience? Parce que bon, la fameuse prise en charge par « on va mettre un traitement contre les champignons, si c’est pas mieux on mettra de la cortisone » c’est un peu de la Wet Finger Based Medecine…

– la rhumato. Du pluri-quotidien, surtout si on travaille dans une zone ouvrière ou agricole. Les tendinites lumbagos sciatiques arthrose hernies discales… Toutes ces pathologies, qui sont assez carrées quand on les étudie dans les livres, deviennent vraiment très difficiles quand elles se chronicisent et entraînent des conséquences majeures sur la vie quotidienne et professionnelle, surtout quand on est confrontés à l’échec des traitements mis en place.

– les papiers… L’administratif. On est beaucoup sollicités pour remplir des certificats en tout genre  (arrêts de travail, accident de travail, prise en charge longue maladie, certificats de sport, coups et blessure, hospitalisation sous contrainte… j’en oublie) et bien sachez qu’à titre personnel je n’ai jamais eu la moindre formation pour cela. Ni pour les maladies professionnelles (cours théoriques mais rien en pratique) ni pour les invalidités. On apprend sur le tas. En se trompant au départ (entrainant parfois des retards d’indemnités pour le patient) puis on finit par s’y retrouver. ON POURRAIT PAS NOUS FAIRE UNE JOURNEE LA-DESSUS??

Voilà. Ma modeste contribution à la réflexion sur le manque d’attrait pour la médecine générale et les freins à l’installation. Avant de parler de villages reculés ou des maisons de santé pluri disciplinaires, il me semble qu’une formation de qualité pour une spécialité respectée et mise en avant est un condition indispensable pour encourager les futurs généralistes. Mais ça sera long, assurément.

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On n’a pas le même maillot mais on a la même passion…

Etre médecin généraliste, c’est parfois croiser le chemin des gendarmes. Bon, je ne parle pas des deux fois où c’était par l’intermédiaire d’un soudain flash que je les ai croisé (je vais essayer de faire sauter mes PV par @PetiteBulle2, ma capitaine préférée!). Je parle de la nécessité pour les gendarmes d’avoir recours à un médecin pour divers motifs, que ce soit pour un décès, un certificat de non contre indication à la garde à vue ou autre. Voici donc quatre petites histoires qui m’ont bien sur marqué, car ce sont les quatre fois ou j’ai côtoyé mes collègues en bleu, et souvent les histoires rencontrées en leur compagnie ne sont pas les plus simples.

Thomas a 25 ans. Il habite dans cette commune de 3000 habitants où pas grand chose se passe, où le boulot comme partout est devenu rare. Il a depuis tout jeune été un peu en marge, commençant assez tôt à sortir seul avec ses copains pour vider quelques bières et fumer des joints. La plupart de ses potes se sont rangés des voitures après les premiers rappels à l’ordre par les gendarmes mais lui, plus fragile, moins structuré, a continué à zoner, au grand dam de ses parents impuissants, et est passé à l’héroïne au hasard de rencontres malheureuses. S’en est suivi des vols et trafics en tout genre pour pouvoir se procurer toujours plus de cette merde pour se l’injecter entre collègues de galère dans un squat non loin du centre-ville.

Après plusieurs arrestations et quelques séjours en prison il a finalement réussi à se sevrer de l’héroïne, mais étant en marge il continue à commettre quelques larcins. Aujourd’hui c’était des téléphones. Et il s’est fait prendre.

Je fais donc sa connaissance dans un bureau de la gendarmerie. Mon rôle ici est de juger si le patient est apte ou non à être mis en garde à vue, à la demande de mes collègues gendarmes. Examen clinique sans particularité. Traitement par Subutex. Chiotte. Il n’a pas son ordonnance, n’a plus de comprimés (il devait retourner à la pharmacie le jour même pour se faire délivrer son traitement hebdomadaire). Nous voilà bien embêtés, il ne peut pas arrêter son traitement, mais doit être mis en garde à vue et je ne vais pas moi-même lui donner du Subutex! Me voilà donc à téléphoner au médecin traitant et au pharmacien du monsieur pour m’assurer qu’il prend bien ce qu’il dit.

On se met d’accord avec les gendarmes, je signe leur papier et eux se chargent d’aller à la pharmacie récupérer les médicaments pour Thomas. Merci bien, à la prochaine.

Marius est un personnage. Un sacré numéro. Il est venu en Bretagne voilà de nombreuses années après avoir quitté le Sud de la France où plus rien ne le retenait. On ne peut pas dire que beaucoup de choses l’attendaient ici non plus. Marius est un personnage dans le sens où il a une « tronche » et une « dégaine » qui ne passent pas inaperçus dans le centre ville. Tout le monde le connaît de vue mais personne ne le connaît vraiment. Il fait parti du décor, en amuse certains, en dérange d’autres. Un « marginal » comme on dit. Et aujourd’hui, il a déconné Marius. Il a foncé avec sa vieille voiture dans le portail du CCAS en raison d’un désaccord sur des aides qu’on venait de lui refuser.

C’est dans un bureau minuscule que je le rencontre. Les gendarmes m’ont appelé pour le « mettre en HO » c’est à dire l’hospitaliser en psychiatrie sous contrainte en raison de sa dangerosité. Je discute avec lui, rien de particulier. Je trouve bien sûr inadapté de jeter sa voiture sur une grille, mais je trouve excessif de l’hospitaliser sous contrainte, ne trouvant durant l’entretien aucun motif pour qualifier son acte de « psychiatrique » . Discussion, négociations avec les gendarmes, un d’eux me dit finalement qu’il avait eu l’impression de l’avoir entendu parler seul. Marius ne veut rien dire de plus. Coups de fil aux hôpitaux psychiatriques du département : bingo! Suspicion de délires, plusieurs passages aux urgences psychiatriques mais il n’a jamais eu de traitement ni de suivi (comme beaucoup de patients comme lui). Marius est hospitalisé en psychiatrie sous contrainte. Une bonne chose pour lui, même si on le sait qu’en sortant, sans suivi, la situation ne s’arrangera pas vraiment. Merci bien, à la prochaine.

Jacques a 55 ans. Il habite chez ses parents, dans une dépendance qui ressemble plus à une cabane qu’à une habitation. Il vit une vie simple, travaille, voit quelques amis. Il n’a jamais été marié et n’a pas d’enfants. Je suis en consultation quand la mère appelle.

« Ca fait 5 jours que Jacques n’est pas sorti de sa cabane, on est allé voir, on dirait qu’il est mort! »

Coup d’oeil dans le dossier médical, dernière consultation il y a 15 ans. Super… Un patient pas vu depuis 15 ans, sans suivi médical, dont on ne sait pas grand chose si ce n’est qu’il est mort.

Bon, je laisse mes consultations en plan et je pars au volant de ma voiture en espérant ne rien trouver d’horrible. Et bizarrement, ça va. Il est dans son lit, comme dans son sommeil, mais le doute n’est pas permis, il est mort depuis quelques jours. Le boulot du médecin est ici de déclarer que le monsieur est bien mort (oui, là ça va) et qu’il n’y a pas d’obstacle médico-légal. Là ça se complique. En effet, l’examen clinique permet de mettre en évidence une lésion du corps qui éventuellement aurait pu être causée par un tiers. Il se l’est probablement faite tout seul, mais bon… Allo le 17!

Ils arrivent sur les lieux. On échange, je leur fais part de mes constatations, des circonstances, des personnes présentes. Coup de fil au procureur, autopsie demandée. On se salue. Merci bien, à la prochaine.

Marc a 30 ans. Enfin avait. Les gendarmes m’appellent pour venir constater son décès. Pendaison. Des amis ont lu ce matin des textos inquiétants envoyés la veille au soir… Me voilà donc parti en pleine cambrousse, et après des routes de plus en plus petites et accidentées me voilà sur le chemin de terre qui mène au penty du malheureux. Les gendarmes sont là avec monsieur le maire, et n’attendent plus que moi pour conclure. On discute avec les gendarmes, m’apprennent les messages envoyés, la porte fermée de l’intérieur… L’un deux m’avoue être à son quatrième décès de la semaine chez des jeunes, dont deux par suicide, et me glisse en souriant « et dire que les gens pensent qu’on ne fait que les emmerder sur les routes! »

Je signe son certificat de décès, pas de lésion suspecte, coup de fil du procureur, affaire classée. Merci bien, à la prochaine.

Quatre histoires « banales » en médecine générale, des décès, des troubles psychiatriques, des gardés à vue… Des situations cocasses parfois, difficiles souvent, en raison des patients, mais aussi des proches.

Quatre histoires qui permettent de voir que les médecins ne font pas que voir des rhumes et que les gendarmes ne font pas que mettre des contraventions.

Nos deux « corps de métier » ont pour mission première l’aide et le soin à la population, en entrant dans l’intimité des gens, en voyant ce que les autres ne voient pas, en affrontant des situations qui nous marquent un peu plus chaque jour, mais un métier qui est indispensable et que chaque professionnel fait du mieux qu’il peut même si c’est souvent difficile.

Alors amis gendarmes, sachez que j’ai pour vous un grand respect, que j’ai plaisir à vous croiser. Alors, merci bien et à la prochaine!

Tout le monde. Tout le temps. Tout de suite.

Est-il possible pour un médecin généraliste d’être disponible tout le temps, tout de suite, pour tout le monde?

Cette interrogation m’est venue récemment en échangeant avec @fraslin sur Twitter sur l’accès des patients à un médecin généraliste dans les zones où la démographie médicale évolue de façon défavorable ; la discussion portait sur la nécessité de faire beaucoup de consultations pour répondre à la demande, sur les limites de la disponibilité…

Cette question en comporte réellement trois, et chacune des réponses influe sur les autres :

  Peut-on être disponible pour tous les patients?

Vaut-il mieux limiter sa patientèle et être disponible ou dire oui à tout le monde et ne plus pourvoir offrir de temps médical à tous ses patients? A titre personnel je pense qu’il est préférable de garder un nombre de patients « maîtrisé ».

Dans la région où je remplace je vois une part importante de cabinets où les médecins ne prennent plus de nouveaux patients. C’est une chose qui me semblait étonnante quand j’ai commencé car dans ma jeunesse je ne pense pas en avoir entendu parlé; en effet, dans mon village et les communes alentours, avoir un médecin traitant est simple : on choisit un médecin, il nous reçoit et voilà.

Certains patients sont surpris quand on leur dit que DrUntel ne prend pas de nouveaux patients, pensant même que ce n’est pas déontologique voire illégal : et bien non! En dehors des situations d’urgence absolue il n’est pas obligatoire pour un médecin de recevoir en consultation un patient, encore moins d’accepter d’être son médecin traitant. « Mais alors comment font les patients dans ces cas là » me direz-vous? « On les laisse sans médecin? »

Il est difficile pour des médecins de dire non à des patients, la conscience professionnelle, l’envie de rendre service ou tout simplement le sentiment que cela ne se fait pas prend parfois le dessus sur les « capacités d’accueil » du médecin.

Mais au nom de quoi devrions-nous accepter un nombre toujours croissant de patients si on pense ne pas avoir les moyens de les prendre en charge correctement? Est-ce la faute des médecins en place si les départs en retraite ne sont pas remplacés?

Nous, médecins, ne sommes pas responsables des départs non remplacés, de la demande toujours croissante etc. Il est à parier que les pouvoirs publics à l’époque de la diminution drastique du numérus clausus s’étaient dit  » ces cons de généralistes, si ils sont moins nombreux, et bien ils en verront chacun plus, ils ne vont pas dire non aux patients! »… Et bien si. Il y a un moment, il faut savoir dire non, pour les patients, et aussi pour soit. Car dire oui à tout le monde entraine obligatoirement soit une durée de consultation qui diminue, soit des journées qui s’allongent…

Peut-on être disponible tout le temps?

Pour beaucoup de patients un bon médecin est un médecin qui est toujours au travail, au cabinet ou en visite; il commence tôt le matin et finit tard le soir. Du lundi matin au samedi midi. Et il prend pas trop de vacances, car lui seul connait ses patients, c’est pas comme le remplaçant…

Pourtant pour faire de la bonne médecine, un médecin ne peut pas être disponible tout le temps. D’abord pour son bien être. Et oui, il n’y a pas (plus) de raisons qu’un médecin accepte de faire des heures que la majorité de ses patients ne feraient pas. Et les arguments « trop payés, Hippocrate » et compagnie n’ont rien à voir. Bien gagner sa vie et avoir prononcé le serment d’Hippocrate n’oblige en rien à être corvéable à merci. Et si les patients sont nostalgiques du temps où le médecin de famille était disponible 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24, il ne faut pas oublier que la semaine de travail légale était de 40 heures, que les RTT n’existaient pas… Sont-ils nostalgiques de cela aussi? Le médecin a le droit d’avoir une vie à côté de son métier, aussi passionné et investi soit-il… et pas seulement les femmes comme on l’entend souvent dans les arguments avancés pour dénoncer le manque d’envie des nouvelles générations! Je veux, étant médecin, homme, et père, pouvoir profiter de ma femme et de mes enfants, et faire autre chose de ma vie que travailler, aspiration qui semble si naturelle aux patients mais qui paraît être une faute quand on est médecin.

Ensuite pour la formation. Et oui, la médecine progresse vite (ou du moins change vite, que ce soit un progrès ou non) et un médecin qui termine sa formation a déjà beaucoup de connaissances obsolètes. L’anatomie de l’abdomen reste l’anatomie de l’abdomen, bien sûr, mais les prises en charge de maladies évoluent sans cesse et ce qu’on a appris en 5 ème année peut déjà être dépassé à la fin de l’internat. Alors imaginez pour un médecin qui a 10, 20 ou 30 ans de métier! La formation continue est primordiale (et obligatoire, d’ailleurs). Pour les connaissances pures, évidemment, mais aussi pour garder un esprit curieux et une stimulation nécessaire pour rester « dans le coup ».

Et il y a tout le temps de travail « hors soin » qui prend beaucoup de temps au médecin. Cela fait partie du travail, c’est comme ça, mais évidemment pendant ce temps là le médecin ne peut accueillir de patients : courriers à lire, bilans sanguins à analyser, coup de fils à passer, hospitalisations à programmer, spécialistes à contacter, papiers divers et variés à remplir… Selon les médecin ce temps-là est pris sur le temps de consultation, ou sur le jour de repos hebdomadaire voire même le week-end.

Donc non, un médecin ne peut pas être disponible tout le temps, du moins pas pour moi (et je ne parle pas du temps où les gardes n’étaient pas régulées ni organisées)

Peut-on être disponible tout de suite?

Et bien cette question est directement dépendante de la réponse aux 2 précédentes. Car la possibilité de répondre à une « urgence », que ce soit dans l’heure, la demi journée ou dans la journée selon le degré d’urgence (on parle ici d’urgence en médecine générale, pas de médecine d’urgence) est liée à l’organisation de la journée et à la patientèle du médecin. En effet si le planning est déjà rempli en raison d’une pression de la patientèle, la réponse à l’urgence est soit de rajouter indéfiniment des patients, ce qui allonge la journée indéfiniment et est contraire au « disponible tout le temps? », soit de refuser de voir la dite urgence, ce qui est pour moi une faillite. Ne pas pouvoir assurer une suture, une visite à domicile urgente ou voir un enfant qui a 40°C et qui inquiète ses parents, je ne le conçois pas. Je précise que ce n’est pas un jugement sur la pratique des autres médecins mais d’un avis personnel. Dans les cabinets ou je remplace, le planning est parfois plein 3 jours à l’avance sans créneau d’urgence! Donc pour assurer les urgences il faut ne pas manger, ou finir à 21 heures, ou renvoyer les demandes urgentes sur d’autres cabinets pour certains. Quel confort de travailler dans des cabinets où il y a 2 ou 3 créneaux d’urgence par demi journée, ce qui permet plus de souplesse.

Au final je dirais que d’un point de vue personnel, un médecin ne peut pas être disponible pour tout le monde, tout le temps, mais qu’il est important qu’un médecin généraliste reste disponible « tout de suite » ou « rapidement » en cas de besoin. Et pour cela, il me semble que refuser de prendre en charge un nombre illimité de patient est indispensable. Donc oui, quand je serais installé, moi aussi je refuserai des patients quand ma patientèle sera importante, pour pouvoir ne pas être tout le temps au cabinet, et pour pouvoir répondre au mieux aux besoins des patients.

Servez-vous, y’en a pour tout le monde.

Aux médecins qui sont clientélistes mais se plaignent de trop travailler,

Aux médecins qui pleurent de ne pas trouver de successeurs mais ne font rien pour en trouver,

Aux médecins qui se plaignent du peu d’intérêt des jeunes pour le métier mais ne veulent pas de stagiaires chez eux et ne font rien pour donner envie,

Aux médecins qui dénigrent leurs confrères ou remplaçants pour se brosser,

Aux médecins qui se plaignent des jeunes qui travaillent moins qu’eux l’ont fait, et puis » les femmes, hein, franchement! »

Aux médecins qui veulent refiler leurs gardes mais « oublient » systématiquement de payer le forfait ou les tiers-payants au remplaçant,

Aux médecins qui n’ont pas de secrétaire, ni informatique, bossent dans un cabinet vétuste en voyant plus de 50 patients par jour et s’étonnent de ne pas trouver de remplaçants,

Aux remplaçants qui plantent les médecins qu’ils doivent remplacer au dernier moment pour convenance personnelle,

Aux remplaçants qui se plaignent du peu d’offres de remplacement mais limitent leur recherche à CHUCity,

Aux remplaçants qui veulent une secrétaire et des bonnes conditions de travail mais rechignent à laisser un pourcentage correct au médecin installé,

Aux remplaçants qui ne viennent que pour le chèque en bossant par dessus la jambe,

Aux remplaçants qui changent tous les traitements de fond des patients sans rien expliquer en disant que le remplacé ne fait que de la merde,

Aux patients qui savent que les antibiotiques, c’est pas automatique, SAUF que pour EUX y’a que ça qui fonctionne docteur,

Aux patients qui ne viennent pas au rendez-vous pris en urgence le matin même, sans prévenir, alors qu’on vient de refuser des patients,

Aux patients qui aiment parler des profiteurs de la sécu mais n’hésitent pas à te demander de rajouter tel ou tel médicament sur leur ordonnance « au cas où », pour être remboursés d’un traitement sans ordonnance, ou de rajouter quelques jours à un arrêt de travail,

Aux patients qui râlent quand tu es en retard mais qui une fois dans le bureau restent 3/4 d’heures pour x motifs,

Aux patients qui se plaignent que leur médecin prend ENCORE des vacances mais attendent son retour pour consulter, refusant de voir le remplaçant,

Aux patients qui t’extorquent certains traitements ou imageries, mais vont te faire tout un laïus sur les examens inutiles et la dangerosité des médicaments prescrits par les vilains médecins,

A toutes ces personnes, j’ai envie de dire que tout finit par se payer et que chacun est responsable à son niveau des difficultés d’exercer et du manque d’envie de certains jeunes médecin de s’installer.

(je précise que bien sûr ces exemples ne concernent pas tous les médecins et patients, mais que j’ai rencontré chaque situation)

Et alors, tu vas t’installer où?

C’est LA question qu’on me pose souvent en tant que médecin remplaçant. Que ce soit la famille, les collègues, les amis, les patients, chacun avec un intérêt différent: la famille pour savoir si je vais être loin d’eux, les amis par intérêt pour mon avenir, les médecins que je remplace pour tâter le terrain et voir si je ne pourrais pas m’associer avec eux ou leur succéder, et les patients et bien y’a ceux qui m’aiment bien qui aimeraient que je m’installe chez eux, et ceux qui ne m’aiment pas qui voudraient que je parte très loin (et bien sûr il y en a qui posent la question de façon rhétorique se fichant bien de la réponse)

Cette question, bien qu’importante, me paraît bien secondaire. Car pour moi la question n’est pas OU on s’installe mais plutôt COMMENT on s’installe.

Dans le « comment on s’installe » j’entends plusieurs éléments:

Le moment déjà. Grande question que de savoir quand on va s’installer. Passons le côté réglementaire de la thèse à soutenir (et à faire, oui bon…). Je veux m’installer assez vite. J’aime les remplacements, il y a un côté plaisant à changer de cabinets de temps en temps, ça fait du changement. Et puis on n’a pas à se soucier des locaux, du matériel (souvenir du billet de Jaddo qui m’a fait la découvrir), des charges à supporter… Les remplacements permettent aussi (et c’est une chance) de ne pas travailler tout le temps, de gérer son temps comme on le veut. Et surtout les patients au sujet desquels on ne comprend rien on attend gentiment le retour du médecin remplacé pour qu’il s’en occupe!

Mais malgré tous ces avantages j’ai vraiment envie de m’installer pas trop tard. Pour la place déjà! Car même si on parle de désert médical, sur mes terres la densité médicale y est encore correcte malgré des disparités, et les promotions d’internes sont de plus en plus importantes, donc des futurs confrères généralistes qui viendront je l’espère nous tenir compagnie! Pour le suivi ensuite. Pouvoir suivre mes patients, prescrire ce que je veux prescrire, ne plus avoir à renouveler des ordonnances où certains traitements ne me plaisent que moyennement. Pour ne plus avoir des patients qui tirent la tronche de ne pas voir Dr Untel mais JUSTE le remplaçant. Pour ne plus travailler avec l’organisation d’un autre mais avec la mienne…

L’élément le plus important à mes yeux est le choix de mes futurs associés. Avant de savoir le lieu, les horaires, les conditions. A quoi bon un superbe cabinet au bord de mer si on ne peut encadrer ses collègues? Peut-on profiter d’un super cabinet quand on le partage avec des associés qui vous ignorent, vous méprisent, ou travaillent complètement différemment de vous? Ou pire remettent en cause ce que vous dites sans en parler avec vous? J’ai vu des patients que je voyais pour un rhume reprendre RDV avec le médecin remplacé le jour de son retour pour que LUI il mette des antibiotiques. J’ai vu des patients vus lors d’un premier remplacement me dire  » La dernière fois vous m’aviez dit que j’avais un lumbago/une contracture du trapèze/une nevralgie cervicobrachiale (au choix) mais Dr Untel il m’a dit que ce n’était pas ça mais des vertèbres déplacées » (celui-là me verra plus, NDLR!) Au fil de mes remplacements je n’ai pas trouvé le cabinet avec les associés qui me donnaient vraiment envie de m’installer, il y a toujours un petit frein qui me dit de ne pas y aller. Et hors de question de bouger d’un pouce sur ce point! La solution qui m’a donc semblé la bonne a été d’imaginer de s’installer avec un ou des médecins que je connais, pour avoir été interne avec eux ou avoir remplacé dans les mêmes endroits. Des médecins que je connais, qui aspirent à la même pratique, qui ont une idée du métier semblable. C’est donc comme ça que j’ai pensé « créer » un nouveau cabinet à plusieurs là où des médecins seuls partent ou bien sont déjà partis.

Une fois trouvé le bon moment et les bons associés, il faut penser au cabinet et son organisation. Après réflexion (et échanges avec @Dr_Foulard) sur achat des murs ou location j’en suis arrivé à la conclusion que la location, si elle est à prix raisonnable (ce qui est le cas en région rurale) est une solution intéressante. D’abord à cause de la situation instable de la médecine générale et l’incertitude de la profession. Comment sera la médecine générale dans 10 ans? Dans 20 ans? Elle existera toujours, sûrement, mais le système libéral tel qu’on le connait, sera-t-il le même? Je n’en sais rien, et je ne veux pas investir dans un cabinet sans garanties. Le côté financier est important également: pas d’endettement en début de carrière. L’absence de prêt permet aussi d’avoir une certaine liberté en cas de volonté de changement de carrière, de maladie ou autre. Même si on se sent une obligation morale envers les patients, l’absence de contrainte foncière facilite un départ. Le confort est aussi dans les travaux, la rénovation, les dégâts des eaux ou autres qui ne sont pas de notre responsabilité mais de celle du propriétaire! Et si le propriétaire est la commune c’est encore mieux. Evidemment certains veulent à tout prix acheter pour investir dans l’immobilier, c’est un choix pour l’avenir, une garantie pour la retraite. Mais je trouve la contrainte trop grande, personnellement, et je fais le choix de la tranquillité plutôt que celui du patrimoine, on ne peut pas tout avoir.

Reste alors à penser à l’organisation du cabinet: une secrétaire, indispensable, pour une meilleure qualité de travail et déléguer un maximum de tâches non médicales. Là encore, cela est un coût non négligeable, mais à plusieurs médecin cela devient rentable en terme d’efficacité et confort. Les consultations : avec ou sans rendez-vous? Définitivement avec! En gardant des créneaux d’urgence, pour parer à l’imprévu, mais les remplacements sans rendez-vous avec des salles d’attentes bondées dès 8h le matin m’ont vacciné à vie! Le tout informatisé, en réseau, pour permettre de voir les patients des uns et des autres en leur absence sans problème.

Le temps de travail doit être propre à chaque praticien, en terme de nombre de jour de travail, d’heures de travail quotidien, de la séquence consultation/visites à domicile, comme la durée d’une consultation. Je ne sais toujours pas si je préfère 15 ou 20 minutes, plutôt 20 mais parfois je change d’avis: a voir! Ce qui est sûr c’est qu’une permanence devra être assurée de 8 heures à 20 heures à tour de rôle, permettant de libérer les autres si besoin.

Une fois tout cela imaginé, la question du lieu peut se poser. La Bretagne, c’est sur. La campagne, aussi. Après il est indispensable de répondre à une demande, de s’assurer de s’installer dans un secteur où on est sur de travailler. Pas la peine de se coller à d’autres médecins, il y a du travail pour nous! Pour ce qui est accès aux spécialistes, notre région a cette chance d’avoir peu de zones très éloignée de CH ou CHU et spécialistes libéraux, donc cet aspect n’est pas trop ma préoccupation.

Voilà, l’installation à laquelle je rêve, en groupe à plusieurs médecins, en location, dans une campagne bretonne, avec mon planning, mes pratiques, mon matériel (je ne parle volontairement pas de l’aménagement du cabinet, qui me semble pour le moment loin et secondaire). Et ce rêve est en passe de se concrétiser. Je ne peux être plus précis pour le moment, mais tous les éléments dont je viens de parler, je pense les avoir trouvé. Ce n’est pas une assurance de réussite, rien n’affirme que tout se passera bien, mais en étant fidèle à mes réflexions et conclusions, je pense déjà partir sur des bases solides qui me permettront de travailler dans de bonnes conditions, pour mes patients, mes associés et moi-même. Et être heureux dans mon travail. Tout simplement.

Vivement!

Fièvre.

« Et vous avez de la température? »  « Et il a de la fièvre? »

Encore et toujours la même question, tout au long de la journée et de la semaine. Surtout en cette période toujours hivernale en terme de rhumologie, nez-qui-coulogie, je-me-vide-par-les-deux-boutologie et autre mais-ça-me-gratte-très-fort-la-gorgeologie.

Cette question simple, à première vue, ne l’est absolument pas. Une étude monocentrique ouverte non randomisée a eu lieu récemment dans un cabinet de médecine générale breton. Certes elle présente de nombreux biais, mais bon, je ne vais quand même pas me dénoncer.

Sur 40 patients vus dans la journée, une bonne moitié de pathologies rhumologiques diverses. Sur cette vingtaine de patients, seuls cinq patients ( ou parents de patients) ont pu me donner la température du malade. Après des statistiques très compliquées, par une loi du khi2, on obtient un taux de 25% de patients qui connaissent leur température.

Cette question est primordiale pour nous médecins. Elle permet rapidement d’orienter notre diagnostic et donc notre prise en charge.

Je suis très étonné de voir que les patients et les parents de patients ne prennent pas leur température, voire n’ont pas de thermomètre.

Au départ cela m’agaçait, car c’est me priver d’une information importante.

Mais aujourd’hui je suis presque (presque, hein, faut pas déconner) amusé par les réponses que je reçois à cette simple question concernant la température, et plus globalement sur les phrases entendues en rapport avec la fièvre.

Voici quelques catégories de réponse:

Les malchanceux : « Oh vous savez, j’ai voulu la prendre, j’ai essayé hein, mais mon thermomètre vient de rendre l’âme! » ou alors une variante (des fois ça doit être vrai, des fois) « Oh ben pas moyen de mettre la main sur mon thermomètre, je sais pas où j’ai bien pu le mettre » (ton chien l’a mangé?)

Les thermo-maman-mètres: le classique « oh je crois pas qu’elle en a de la fièvre » en mettant la main sur le front ; « quand elle a les joues rouges c’est qu’elle fait 40! »

Les « bien tenté quand-même »: « J’ai eu de la fièvre » – « Ah bon combien » – « Euh dans les 39! » –  « Mouais… » ;  » Oui j’ai eu de la fièvre, je sais plus combien mais oui » ; et dans le désordre les « j’étais fiévreux » « j’ai eu chaud » « j’ai transpiré » « j’étais bizarre » « j’ai sué »… synonymes de fièvre.

Les sans-fièvre: « Nan mais elle fait jamais de fièvre ma fille » ;  » Ah mais 37.5 pour elle c’est de la température! »

Les automédiqués: « J’ai commencé le Clamoxyl qu’on m’a donné la dernière fois pour faire baisser la fièvre » (oui mais non)

Les non médiqués: « J’ai pas pris de doliprane docteur, pour vous montrer ma fièvre » (promis on voit croit si vous nous le dites!)

Les parents maudits: « elle ME fait ENCORE de la fièvre! »

Et le meilleur de tous: « Sa fièvre? C’est normal, c’est les dents! »

Bon, la prochaine fois, prenez-là!

C’est vous qui voyez.

Convaincre.

Informer d’abord, bien sûr, mais pour convaincre, ensuite.

On apprend par mimétisme en observants nos aînés, au gré des différents stages, à convaincre le patient d’accepter « ce qui est bon pour lui ».

Mais attention, malheureux, ici point de paternalisme! Le gros mot!

On n’impose plus au patient des examens ou des thérapeutiques, non non, c’est du passé c’était au siècle dernier, au millénaire précédent même!

Paternalisme. L’épouvantail. Le mot cité en contre exemple, qu’il est de bon ton d’abhorrer, mais qui en pratique se croise tous les jours dans les services hospitaliers ou cabinets libéraux de nos villes et nos campagnes.

Les grandes idées, les grands principes édictés nos premières années en cours d’éthique, entre autre, à grands coups d’article 36 du code de Déontologie ou de « Loi du 4 mars 2002 » , sont malmenés par la suite par la réalité du terrain.

J’ai agi ainsi, comme beaucoup, en tant qu’externe puis interne, en informant du mieux possible le patient sur ce qu’on allait lui faire, mais avec deux lacunes importantes dans la manière de faire : différentes alternatives pas souvent (ou pas assez) exposées, et consentement bien souvent considéré comme allant de soi, le patient n’osant pas souvent remettre en cause ni même demander des explications sur des décisions médicales.

De façon stéréotypée ça donne des phrases du genre « Bon, madame Coronaire, vos symptômes et vos examens montre que des artères de votre cœur sont peut-être bouchées, on va vous faire une coronarographie demain » Et la dame on lui a demandé son avis?
« Bon, madame, c’est le moment de faire votre mammographie » Fichtre, si elle y va pas la dame, on la dénonce?

Cette attitude des soignants peut trouver sa source dans une envie de bien faire, d’apporter au patient tout ce qu’il est possible d’apporter; ça peut être aussi par « flemme », manque de temps, ou manque de volonté de prendre le temps nécessaire à donner des explications; enfin la raison est parfois la volonté du médecin de faire ce qu’il veut, faire la procédure ou prescrire le traitement de son choix, et ne pas être désavoué par un patient qui refuserait ses recommandations.

Moi, dans tout ça, j’ai beaucoup évolué sur mon attitude vis a vis du patient, des soins que je peux lui proposer et ce qu’il accepte finalement.

Au début de mon internat je supportais mal qu’on puisse refuser ce que je proposais, mélange de blessure narcissique, de sentiment d’échec, mais aussi de sentiment de manque d’autorité médicale, moi le médecin qui est celui qui sait, qui doit décider.

Progressivement j’ai changé de point de vue, au gré de rencontres, de situations cliniques particulières, et je laisse aujourd’hui le patient décider ce qu’il veut, en l’informant du mieux possible, et en respectant son choix. Ce n’est pas toujours facile, il fait souvent mettre son ego de docteur de côté, avaler ses fiches de recommandations, et suivre le patient dans son choix. Et même si aujourd’hui je suis au clair la dessus, que souvent le patient est agréablement surpris de m’entendre dire « c’est vous qui voyez » et que ça permet des discussions très intéressantes, il y a des fois où c’est plus difficile que d’autres.

Le plus difficile est de se demander si le patient en face de soi a bien tout compris, a pris sa décision en étant bien conscient des conséquences de son choix. Car si le paternalisme n’est pas une solution, est-il toujours bon de laisser toutes les clés au patient?

Bien sur la réponse est entre les deux, le tout est de trouver où mettre le curseur pour être au clair avec soi même et le mieux traitant possible avec ses patients. Pas toujours évident, mais le réglage s’affine de jour en jour.

Grand bain.

Voilà, c’est fait, j’ai plongé dans le grand bain. Sans pince nez ni brassards.

Cela fait deux mois maintenant que je suis médecin généraliste remplaçant. A la campagne et tout, un médecin comme était mon docteur à moi de quand j’étais petit!

Mais qu’il paraît grand le bassin quand on y est seul, sans coéquipier, sans coach ni maître nageur pour nous entourer!

Qu’il est confortable de travailler sous la responsabilité d’un « chef », épaulé par des infirmières, des co-internes, des spécialistes de tout genre à proximité quand on est à l’hôpital! Utile pour le travail, enrichissant tant sur le plan professionnel que personnel, relations confraternelles et/ou amicales, le travail en « groupe » a du bon (et parfois du moins bon, d’accord…).

Que c’est plaisant au cours du stage chez le praticien d’être assis à coté du médecin, au départ, de le regarder faire, en se disant au cours d’une consultation sur deux (parfois une consultation sur une!) « Mon Dieu qu’aurais-je fait dans ce cas là? » et de voir le prat’ exercer son métier, expliquer sa démarche, en se nourrissant de chaque information transmise! (private joke: non je ne parle pas de toi @matt_calafiore en parlant de Dieu).

Que c’est rassurant de sentir la présence bienveillante de ce même maître de stage lors des premières consultations que l’on mène, dans cet étrange trialogue (un dialogue à trois quoi!) où en posant une question au patient en le regardant dans les yeux, on le voit regarder le maître de stage à côté de soi. Les questions hésitantes que l’on pose que le MDS précise, les réponses qu’on ne sait donner qu’il apporte au patient (à ce titre j’adorais les réponses que faisait mon MDS, en mêlant l’information au patient et la formation à l’interne, l’air de rien… Je l’adore ce médecin!)

Puis un jour « Plouf », on se jette, mi excité mi angoissé, dans le grand bain de la médecine générale, seul dans son slip de bain, face aux patients, face à ses insuffisances aussi, les problèmes rencontrés étant pour certains à 1000 lieues de ceux rencontrés auparavant! (à noter que je n’ai pas fait de stage ambulatoire dit SASPAS, ni remplacements pendant l’internat, un peu par choix, un peu par impossibilité).

Ces premiers remplacements ont été l’occasion de voir différentes façons de travailler: en groupe / seul, informatisé / dossiers papiers, secrétariat ou non, de 20 à 50 patients par jour. Ca permet de se faire une idée sur ce qu’on aimerait comme exercice plus tard, et ce qu’on aimerait pas!

Ca m’a permis aussi de vivre des situations parfois cocasses:

Je comprends pas, le lecteur de carte vitale a marché jusque là! [bruit] Ah là c’est tout le logiciel qui bloque [bruit] CTRL+ALT+SUPPR… Rien… CTRL+ALT+SUPPR… Rien. « Allo Dr Remplacé? Ca déconne l’informatique » –  « Ah bordel de p*** de m*** de logiciel de b*** débranche moi tout ce m*** » Ah oui c’est reparti!

« Allo Mr Untel? votre rue n’est pas dans mon GPS. Dites moi où je dois aller après le pont? » – « A droite, puis c’est la dernière maison sur la droite 500 mètres plus loin » – « Allo j’ai fait comme vous m’aviez dit je suis devant le cimetière » – « Mais non! A droite après le pont puis… » Il m’a répété 4 fois la même explication, mais c’était à GAUCHE après le pont, 20 minutes de perdues!

En examinant une enfant, amenée par le grand père, qui manifestement n’avait qu’une rhino :  » J’espère que c’est rien, les parents sont contre les médicaments, je n’ai pas dit que je venais vous voir » Ouf, une rhino… « Mais au fait, on va quand même  le dire aux parents hein?! »

Arrivant en visite pour « fatigue intense, antécedent de cancer du col de l’utérus » : « Bonjour, Madame Asthénie est là? » – « Cest ma mère, je vais la chercher, elle est dans ses box à soigner ses chevaux depuis tôt ce matin » Bien bien bien.

Patiente qui sort deux ordonnances et deux cartes vitales : « Voilà, c’est juste pour renouveler mes médicaments et ceux de mon mari » Je regarde l’ordonnance : traitement neurologique et cardio vasculaire lourd. « Mais madame, ce n’est pas possible, je dois le voir! » – « Ah bon? » Avec ceci ce sera tout?

« Le pharmacien m’a dit de vous demander une ordonnance pour le vaccin homéopathique contre la grippe » (J’ai pensé très fort à @docdu16) Oui mais non.

« Docteur, là il me faut un traitement de cheval » – « dommage que je ne sois pas vétérinaire! » On a ri puis on a convenu que n’étant qu’un homo sapiens sapiens un traitement par paracetamol et serum physiologique lui serait suffisant.

« Bonjour docteur, je viens pour faire ma saignée » Diantre, je m’en vais de ce pas vous extraire ces mauvaises humeurs! (N’empêche que loin de tout, ça évite des kilomètres au patients, et ça laisse du temps pour causer)

Mais aussi et surtout il y a eu des dizaines de mamans rassurées par un diagnostic bénin, de la prévention, de l’éducation, des discussions autour du dépistage de certaines maladies après 50 ans, des patients en rémission de cancer qui arrivent avec des nouvelles rassurantes de spécialistes d’organe ou de radiologues.

Et aussi des débats animés avec certains patients réticents à des prises en charges nécessaires ou à une hospitalisation (ce sera l’objet d’un futur billet je pense), des soutiens psychologiques à des patients qui n’ont plus que leur médecin pour parler, des suivis de maladies professionnelles (les fameuses tendinopathies de coiffe, épicondylites, lombalgies…) avec des patients abîmés par le travail qui alternent travail et arrêt quand le corps ne suit plus (en particulier les patients de plus de 55 ans, qui craignent d’être déclarés inaptes et licenciés).

Sans oublier la famille, le soir de noel à 18 heures, qui vient pour la petite de 3 semaines qui a presque 39° de température. Papa et maman sont endimanchés, les 2 grands enfants ne parlent que du Père Noel qui va arriver… La douche froide quand il a fallu leur expliquer d’aller aux urgences « blablabla prise de sang blablabla plus prudent blablabla sûrement rien blablabla mais on doit être sûrs »

Voilà, après quelques remous me voici lancé dans ce beau métier, avec autant d’envie qu’il y a 10 ans quand j’ai commencé médecine. Avec de l’amour et de l’enthousiasme, pour ma discipline et les patients. En espérant que je garderai longtemps la flamme.

Pour continuer dans le monde des Bisounours, lisez les derniers billets de Docteur Gécé, Borée et Doc Bulle!

Pas ce soir…

« C’est pas vrai, c’est encore Paul qui vient sans rendez-vous! Mais merde à la fin! »

C’est avec ses mots que mon maître de stage (prat’) ferme la porte qui sépare le cabinet où nous nous trouvons de la salle d’attente qui grouille de monde, période de rhumes grippes et gastros en tout genre oblige. Les consultations sont uniquement sur rendez-vous, mais une « urgence » en début d’après-midi nous a sacrément retardés et la salle d’attente s’est remplie, sans « lapin » salvateur pour nous aider un peu.

Ce prat’, je pense que c’est moi en plus vieux. Drôle, têtu, râleur mais très gentil (ça va, on peut se donner quelques qualités!). Et vraiment très humain avec ses patients mais aussi les jeunes Padawans qu’il reçoit en stage chez lui. On se ressemble au point que certains patients lui demandent en plaisantant « Ah, votre fils reprend le cabinet? »

En fermant la porte, donc, il m’explique que ce patient est un de ses plus vieux patients, qu’il suit depuis 30 ans, et qui n’a jamais intégré le passage au « tout rendez-vous » depuis maintenant 10 ans. Il l’apprécie, ont des loisirs en commun à propos desquels ils échangent volontiers au cours des consultations. Et sa façon d’arriver constamment sans être attendu est parfois source de plaisanterie. Il a l’habitude de s’arrêter au cabinet à chaque retour de « la ville », en particulier quand il revient de voir un spécialiste (cardiologue pour suivi d’une vieille hypertension artérielle, pneumologue pour une bronchite chronique stable); comme dit l’expression « il a vu de la lumière il est entré! »

Mais pas ce soir. Il est tard. Et à chaque ouverture de porte, la classique levée d’yeux qui se dirigent vers nous, emplis d’un mélange de lassitude et de reproche, devient de plus en plus pesante. Chacun sait son ordre de passage à venir, car chacun s’est bien renseigné sur l’heure de rendez-vous prévu pour tous les patients de la salle d’attente.

Mon prat’ me dit alors que là, vraiment, ça devient insupportable et qu’il est vraiment temps de lui dire. Il ouvre la porte, se dirige vers le pauvre Paul qui l ‘accueille d’un discret sourire.

« Mais Paul, ça fait combien de fois que je te dis de prendre rendez-vous? Tu as vu le monde qu’il y a dans la salle d’attente? Tu as vu l’heure? Mais c’est pas possible merde! »

« J’ai un cancer putain! »… dans la salle d’attente. A l’écart des autres patients certes, mais les mots sont si forts que tout le monde perçoit les mots ainsi lâchés.

Silence. Regards. J’ai chaud. J’ai froid. Mon coeur s’accélère très légèrement et je sens mes joues se teinter de rouge. Malaise général, on fait entrer le patient.

Il nous explique. Il rentre juste de LaVille, il a bénéficié d’une fibroscopie bronchique qui a retrouvé une lésion plus que suspecte, le pneumolgue l’a préparé au diagnostic de néo et malgré l’absence de résultats de biopsies pour le moment il semble que le doute soit mince. Tabagisme actif de longue date, perte de poids discrète…

Mon prat’ se rappelle alors le rendez-vous de pneumo suivi d’une convocation pour la fibroscopie mais il ne s’était pas attendu à ça. Surtout pas à ça. Pourquoi ce soir. Pourquoi?

La consultation se déroule tant bien que mal, nous n’avons pas grand chose à lui dire si ce n’est « attendons les résultats pour être sûr »… Lui nous parle déjà de sa ferme, son associé, sa femme, ses enfants… (En l’écrivant je ressens les même frissons qui me parcouraient à ce moment là)

On termine la consultation, les deux hommes se serrent longuement la main, une tape sur l’épaule, une tape sur le dos. Mon prat’ lui présente ses excuses pour « l’accueil », Paul lui présente les siennes. Rendez-vous est pris pour la semaine suivante.

Pourquoi?

On referme la porte. Mon prat’, qui avait tenu son rôle de médecin durant toute la consultation, se décompose. Comment cela a-t-il pu arriver? Pourquoi ce soir? Pourquoi Paul? Et merde, Paul a un cancer, son patient de 30 ans, toujours en forme. Et lui, il l’a engueulé. Juste aujourd’hui.

On en discute. Il est abattu. Il vient en 30 minutes de passer de la fatigue à l’abattement, en passant par la colère, la tristesse et les remords. C’était pas le soir, pas le moment. Et pourquoi s’être emporté lui qui ne fait jamais ça?

Cette consultation reste comme le moment où j’ai été le plus mal a l’aise dans ma jeune carrière. J’y ai repensé souvent. Encore aujourd’hui, même si ça fait presque deux ans. Mon prat’ lui n’en a pas dormi pendant des jours. Il en a été très affecté. Ce qui est rassurant ma foi, s’en foutre aurait été anormal.

Je ne sais pas ce qu’est devenu Paul, mais je vais bientôt le savoir car je remplace mon ancien prat’ pendant 10 jours. Et malgré cet évènement malheureux dans mon stage, j’ai trouvé en ce médecin le praticien que je voudrais être plus tard. Il le sait, notre rapport a dépassé celui de maître à élève. J’ai énormément de respect pour lui. Et pour tout ce qu’il m’a appris et apporté, je profite de ce billet pour simplement lui dire merci. De tout coeur. Merci.

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