Un Druide.

Médecine générale en terres bretonnes.

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On n’a pas le même maillot mais on a la même passion…

Etre médecin généraliste, c’est parfois croiser le chemin des gendarmes. Bon, je ne parle pas des deux fois où c’était par l’intermédiaire d’un soudain flash que je les ai croisé (je vais essayer de faire sauter mes PV par @PetiteBulle2, ma capitaine préférée!). Je parle de la nécessité pour les gendarmes d’avoir recours à un médecin pour divers motifs, que ce soit pour un décès, un certificat de non contre indication à la garde à vue ou autre. Voici donc quatre petites histoires qui m’ont bien sur marqué, car ce sont les quatre fois ou j’ai côtoyé mes collègues en bleu, et souvent les histoires rencontrées en leur compagnie ne sont pas les plus simples.

Thomas a 25 ans. Il habite dans cette commune de 3000 habitants où pas grand chose se passe, où le boulot comme partout est devenu rare. Il a depuis tout jeune été un peu en marge, commençant assez tôt à sortir seul avec ses copains pour vider quelques bières et fumer des joints. La plupart de ses potes se sont rangés des voitures après les premiers rappels à l’ordre par les gendarmes mais lui, plus fragile, moins structuré, a continué à zoner, au grand dam de ses parents impuissants, et est passé à l’héroïne au hasard de rencontres malheureuses. S’en est suivi des vols et trafics en tout genre pour pouvoir se procurer toujours plus de cette merde pour se l’injecter entre collègues de galère dans un squat non loin du centre-ville.

Après plusieurs arrestations et quelques séjours en prison il a finalement réussi à se sevrer de l’héroïne, mais étant en marge il continue à commettre quelques larcins. Aujourd’hui c’était des téléphones. Et il s’est fait prendre.

Je fais donc sa connaissance dans un bureau de la gendarmerie. Mon rôle ici est de juger si le patient est apte ou non à être mis en garde à vue, à la demande de mes collègues gendarmes. Examen clinique sans particularité. Traitement par Subutex. Chiotte. Il n’a pas son ordonnance, n’a plus de comprimés (il devait retourner à la pharmacie le jour même pour se faire délivrer son traitement hebdomadaire). Nous voilà bien embêtés, il ne peut pas arrêter son traitement, mais doit être mis en garde à vue et je ne vais pas moi-même lui donner du Subutex! Me voilà donc à téléphoner au médecin traitant et au pharmacien du monsieur pour m’assurer qu’il prend bien ce qu’il dit.

On se met d’accord avec les gendarmes, je signe leur papier et eux se chargent d’aller à la pharmacie récupérer les médicaments pour Thomas. Merci bien, à la prochaine.

Marius est un personnage. Un sacré numéro. Il est venu en Bretagne voilà de nombreuses années après avoir quitté le Sud de la France où plus rien ne le retenait. On ne peut pas dire que beaucoup de choses l’attendaient ici non plus. Marius est un personnage dans le sens où il a une « tronche » et une « dégaine » qui ne passent pas inaperçus dans le centre ville. Tout le monde le connaît de vue mais personne ne le connaît vraiment. Il fait parti du décor, en amuse certains, en dérange d’autres. Un « marginal » comme on dit. Et aujourd’hui, il a déconné Marius. Il a foncé avec sa vieille voiture dans le portail du CCAS en raison d’un désaccord sur des aides qu’on venait de lui refuser.

C’est dans un bureau minuscule que je le rencontre. Les gendarmes m’ont appelé pour le « mettre en HO » c’est à dire l’hospitaliser en psychiatrie sous contrainte en raison de sa dangerosité. Je discute avec lui, rien de particulier. Je trouve bien sûr inadapté de jeter sa voiture sur une grille, mais je trouve excessif de l’hospitaliser sous contrainte, ne trouvant durant l’entretien aucun motif pour qualifier son acte de « psychiatrique » . Discussion, négociations avec les gendarmes, un d’eux me dit finalement qu’il avait eu l’impression de l’avoir entendu parler seul. Marius ne veut rien dire de plus. Coups de fil aux hôpitaux psychiatriques du département : bingo! Suspicion de délires, plusieurs passages aux urgences psychiatriques mais il n’a jamais eu de traitement ni de suivi (comme beaucoup de patients comme lui). Marius est hospitalisé en psychiatrie sous contrainte. Une bonne chose pour lui, même si on le sait qu’en sortant, sans suivi, la situation ne s’arrangera pas vraiment. Merci bien, à la prochaine.

Jacques a 55 ans. Il habite chez ses parents, dans une dépendance qui ressemble plus à une cabane qu’à une habitation. Il vit une vie simple, travaille, voit quelques amis. Il n’a jamais été marié et n’a pas d’enfants. Je suis en consultation quand la mère appelle.

« Ca fait 5 jours que Jacques n’est pas sorti de sa cabane, on est allé voir, on dirait qu’il est mort! »

Coup d’oeil dans le dossier médical, dernière consultation il y a 15 ans. Super… Un patient pas vu depuis 15 ans, sans suivi médical, dont on ne sait pas grand chose si ce n’est qu’il est mort.

Bon, je laisse mes consultations en plan et je pars au volant de ma voiture en espérant ne rien trouver d’horrible. Et bizarrement, ça va. Il est dans son lit, comme dans son sommeil, mais le doute n’est pas permis, il est mort depuis quelques jours. Le boulot du médecin est ici de déclarer que le monsieur est bien mort (oui, là ça va) et qu’il n’y a pas d’obstacle médico-légal. Là ça se complique. En effet, l’examen clinique permet de mettre en évidence une lésion du corps qui éventuellement aurait pu être causée par un tiers. Il se l’est probablement faite tout seul, mais bon… Allo le 17!

Ils arrivent sur les lieux. On échange, je leur fais part de mes constatations, des circonstances, des personnes présentes. Coup de fil au procureur, autopsie demandée. On se salue. Merci bien, à la prochaine.

Marc a 30 ans. Enfin avait. Les gendarmes m’appellent pour venir constater son décès. Pendaison. Des amis ont lu ce matin des textos inquiétants envoyés la veille au soir… Me voilà donc parti en pleine cambrousse, et après des routes de plus en plus petites et accidentées me voilà sur le chemin de terre qui mène au penty du malheureux. Les gendarmes sont là avec monsieur le maire, et n’attendent plus que moi pour conclure. On discute avec les gendarmes, m’apprennent les messages envoyés, la porte fermée de l’intérieur… L’un deux m’avoue être à son quatrième décès de la semaine chez des jeunes, dont deux par suicide, et me glisse en souriant « et dire que les gens pensent qu’on ne fait que les emmerder sur les routes! »

Je signe son certificat de décès, pas de lésion suspecte, coup de fil du procureur, affaire classée. Merci bien, à la prochaine.

Quatre histoires « banales » en médecine générale, des décès, des troubles psychiatriques, des gardés à vue… Des situations cocasses parfois, difficiles souvent, en raison des patients, mais aussi des proches.

Quatre histoires qui permettent de voir que les médecins ne font pas que voir des rhumes et que les gendarmes ne font pas que mettre des contraventions.

Nos deux « corps de métier » ont pour mission première l’aide et le soin à la population, en entrant dans l’intimité des gens, en voyant ce que les autres ne voient pas, en affrontant des situations qui nous marquent un peu plus chaque jour, mais un métier qui est indispensable et que chaque professionnel fait du mieux qu’il peut même si c’est souvent difficile.

Alors amis gendarmes, sachez que j’ai pour vous un grand respect, que j’ai plaisir à vous croiser. Alors, merci bien et à la prochaine!

Jeune couple.

Ils ne se sentent plus seuls, ils se sont trouvés. Deux personnes au lourd passé, à la vie déjà longue, souffrant de la solitude et de l’incompréhension du monde environnant.

Leurs débuts furent hésitants, des regards anxieux, des sourires un peu vagues, de rares mots maladroits.

Progressivement ils passèrent de plus en plus de temps l’un près de l’autre, l’un contre l’autre, en silence. Ces deux âmes, pour qui les mots étaient devenus superflus, trouvaient calme et sérénité à être ensemble.

Le cadre de cette idylle naissante n’était pourtant pas des plus romantiques : des murs froids, du mobilier neutre, et une intimité limitée par la présence constante de plusieurs personnes à proximité; ces témoins malgré eux,  certains amusés, certains attendris ou encore d’autres gênés par cette situation inattendue, j’en fais parti.

Nous sommes dans une structure spécialisée dans la prise en charge du grand âge et de ses pathologies, en particulier les troubles de la mémoire.

Elle est veuve, a trois enfants aimants et vit depuis de nombreuses années avec sa maladie d’Alzheimer qui chaque jour lui retire une nouvelle partie de ce qu’elle est.

Lui n’a pas d’enfant, a une femme qui pour lui n’existe plus et cumule de multiples étiologies à sa démence : démence vasculaire, ischémie frontale, intervention neurochirurgicale…

Ils ont 80 ans, mais les années passées, aussi riches et belles furent elles, n’ont laissé que peu de traces. Elle voit ses frères et soeurs quand elle regarde ses enfants. Il n’a plus le souvenir des 60 ans de mariage passés avec sa femme, ou si peu.

Avant d’assister à cette histoire naissante je ne m’étais jamais posé de questions sur la problématique de la relation amoureuse des personnes âgées en institutions, d’autant plus si celles-ci souffrent d’une pathologie neurodégénérative.

Il a d’abord fallu abattre des tabous que je ne pensais avoir, à savoir l’amour et la sexualité dans le grand âge. Regarder avec tendresse deux octogénaires en couple ne va pas de soi, même si on pense être très ouvert et compréhensif de nature. Ici il n’est question que de rapports platoniques mais par extension on est amenés à se questionner sur des relations plus charnelles.

En tant que soignant, la vision objective et non impliquée émotionnellement permet de se réjouir du bienfait de cette relation; en effet les troubles du comportement présentés par les deux amoureux ont régressé de façon notable avec une baisse progressive des posologies des traitements par neuroleptiques et anxiolytiques. Je conçois désormais mieux que démence puisse rimer avec romance, pour d’aimants déments; et malgré les difficultés et les réticences cela peut être une aide dans la prise en charge du malade.

En tant que proche, en revanche, la situation est bien différente. On a eu beaucoup de chance d’avoir face à nous des gens compréhensifs et bien au fait de la maladie de leur parent mais malgré la tolérance de cette union celle-ci fut source de souffrance.

L’épouse du monsieur a beaucoup souffert de perdre ainsi son mari, même si depuis quelques mois la situation était déjà critique avec des troubles mnésiques majeurs et une entrée en maison de retraite. La séparation avait été une déchirure, une séparation qui n’en est pas vraiment une, un éloignement forcé sont autant de deuils successifs difficiles à conclure. Car comme me l’a dit un collègue un jour « l’institutionnalisation est un divorce qui ne dit pas son nom ».

Les enfants de madame ont plus facilement accepté les faits, trouvant même le monsieur sympathique avec une ressemblance avec leur père décédé; ils ont surtout été soulagés de voir leur mère apaisée pour la première fois depuis longtemps.

Bientôt malheureusement l’un des deux partira de l’unité, rompant ce lien salvateur qui les unit, et nous commençons tous, soignants et parents, à appréhender cette rupture subie qui risque fort d’engendrer confusion, agitation voire dépression.

A nous tous à ce moment d’être présents, pour les patients et leurs proches, en sachant toutefois qu’aucune thérapeutique ne pourra remplacer la quiétude et les émotions apportées par cette relation, pleine d’affection.

Pour compléter ce texte et avoir quelques informations je vous propose de venir par ici et par là.

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